Djokovic-Murray, la révolution en douceur?

Djokovic-Murray, la révolution en douceur?
le 04/11/2012 à 23:50

La saison 2012 touche à sa fin et, quoi qu'il arrive cette semaine lors du Masters, il ne changera pas fondamentalement la vision d'ensemble de cette cuvée sur le circuit masculin. 2012 restera comme une année de transition. Entre quatre champions. Entre deux eaux. Entre deux époques, peut-être. 2011 avait été, de façon quasi exclusive, l'année de Novak Djokovic. Une campagne hors normes du Serbe. Cette année s'est avérée beaucoup plus équilibrée. Pour la première fois depuis 2003, nous avons même eu quatre vainqueurs différents lors des quatre tournois du Grand Chelem. Une levée pour chaque membre du Big Four.

La dernière fois qu'une telle dispersion des titres majeurs s'est produit, il y a donc neuf ans, le tennis masculin se trouvait à l'aube d'une nouvelle ère. Agassi s'était imposé en Australie puis les trois meilleurs représentants de la jeune garde, Ferrero, Federer et Roddick avaient chacun glané leur premier sacre majeur, respectivement à Roland-Garros, Wimbledon et l'US Open. Aussi risible cela puisse-t-il paraître avec le recul du temps, à l'époque, il y avait débat pour savoir lequel des trois parviendrait à prendre durablement le pouvoir. L'Espagnol, le Suisse et l'Américain semblaient presque sur la même ligne.

Neuf ans après

A partir de 2004, l'Histoire a rendu son verdict, implacable, et de débat il n'y eut plus jamais. Federer est devenu une véritable machine à enquiller les titres, dans des proportions que même ses plus ardents supporters n'auraient osé espérer. Ferrero et Roddick, eux, n'ont plus jamais remporté le moindre tournoi du Grand Chelem et, ça aussi, c'était difficilement imaginable fin 2003. L'avenir est bien fragile. Les prédictions plus encore. Il aura donc fallu neuf années pour connaitre à nouveau une saison sans double vainqueur en Grand Chelem. C'est colossal. Avant 2003, les précédents n'avaient pas manqué. Si l'on remonte jusqu'en 1990, on trouve pas moins de sept saisons avec quatre lauréats différents (2002, 2001, 2000, 1998, 1996, 1991 et 1990). Le passage de chrysalide à papillon de Federer à partir de 2004 a donc coïncidé avec la fin d'une époque et le début d'une nouvelle ère, renforcée par la suite par l'émergence de deux autres monstres, Rafael Nadal et Novak Djokovic.

Comment faut-il interpréter la saison écoulée et son partage parfaitement équitable? On l'a vu, l'exemple de 2003 doit inciter à la prudence en matière. Par nature, l'avenir est imprévisible. Plus qu'un pronostic, je livre ici une impression. A compter de 2013, nous pourrions bien entrer dans une nouvelle ère, celle de Novak Djokovic et Andy Murray. Ils sont les deux membres les plus jeunes du Big Four. Roger Federer aura 32 ans l'an prochain. Plus le temps passera, plus son corps l'obligera à un ménagement permanent s'il veut rester compétitif sur certains grands tournois. Quant à Nadal, il n'a beau avoir qu'un an de plus que Djoko et Murray, un énorme point d'interrogation se trouve aujourd'hui au-dessus de sa tête. Il est au top depuis sept ans. C'est bien plus que Murray et Djokovic. Physiquement, il est beaucoup plus entamé et fragilisé qu'eux.

L'hypothèse du prodige

Attention, ça ne veut pas dire que Nadal ne gagnera plus jamais de titre du Grand Chelem. Idem pour Federer. Il serait dangereux de les enterrer. Simplement, j'ai le sentiment que l'on assiste, tout doucement, à un glissement du centre de gravité du Big Four vers ses deux membres les plus jeunes. Les deux grands matches de la fin de saison, avant le Masters, ont mis aux prises Djokovic et Murray. Deux finales, à l'US Open et à  Shanghai. Ne vous étonnez pas si cette tendance se confirme dans les mois à venir. Je ne serai ainsi pas surpris de voir les deux hommes s'installer aux deux premières places du classement ATP courant 2013. Ce serait un évènement puisque, depuis le mois de novembre 2003, il y a toujours eu soit Federer soit Nadal (soit les deux) aux deux premiers rangs. Alors, est-ce la fin d'une époque? Oui et non. Non, car le Suisse et l'Espagnol ont encore un avenir. Oui, dans le sens où l'ère de leur rivalité intense placée au centre des débats est révolue pour de bon. Djokovic l'avait ébréché, transformant ce pas de deux en trio. Murray l'a rendu caduque en créant, par ses progrès, la notion de Big Four. Mais celui-ci, à son tour, est peut-être en passe de devenir obsolète si le Serbe et le Britannique parviennent à rendre récurrents leurs duels en finale. Cela passe par une prise de possession des deux premières places mondiales, qui leur garantira de ne pas s'affronter avant la finale.

Si ce duo prend pour de bon le pouvoir, quelle sera son espérance de vie? Personne ne peut le dire. Tout dépendra de la marge de progression dont ils disposent. De leur capacité à durer, à se renouveler. Mais aussi de la concurrence, bien sûr. En dehors de Federer et Nadal, qui, à court terme, a les moyens de contrarier ces hommes-là? Pas grand monde. Il y a peu de jeunes parmi les vingt premiers et ceux qui sont là n'ont probablement pas le potentiel pour devenir des cracks absolus. Ferrer a plus de trente ans et, aussi épatant soit-il, je ne le vois pas aller plus haut qu'aujourd'hui. Tsonga, Berdych, Tipsarevic et d'autres sont de très bons joueurs. Je doute qu'ils puissent se muer à l'avenir en immenses champions. Il est trop tard. Reste Juan Martin Del Potro, le seul, pour moi, à pouvoir changer la donne. Mais son physique reste une énigme à long terme.

Il y a une autre hypothèse, celle d'un renouvellement brutal par l'émergence d'un prodige, d'un champion hors normes, à l'image d'un Wilander à Roland-Garros en 1982, d'un Becker à Wimbledon trois ans plus tard ou d'un Nadal au milieu des années 2000. Un talent hors normes, un champion né, dont le talent et le caractère s'imposent à tous au point de bouleverser le cours de l'histoire. La glorieuse incertitude du sport ne s'applique pas seulement au prochain tournoi, au prochain match, mais aussi à l'avenir en lui-même. En attendant ce prochain déferlement, inattendu par essence, une prise de pouvoir du duo Djokovic-Murray n'est donc pas à exclure. Pas une révolution. Une transition en douceur. Si tel est le cas, ils devront se montrer à la hauteur, car Federer et Nadal nous ont vraiment énormément gâtés. Quoi qu'il arrive, rien ne remplacera vraiment ce duel-là au sommet. C'était la rivalité absolue. Le gaucher contre le droitier, le puriste face au marathonien, l'élégant contre le cogneur, l'attaquant contre le défenseur. Je schématise, évidemment, mais c'est une façon de dire qu'il y avait quelque chose de miraculeux dans l'asymétrie entre "Rodgeur" et "Rafa", chacun grandissant l'autre. Malgré leur talent, Djokovic et Murray ne pourront jamais nous offrir ça.

Laurent VERGNE
Twitter: @LaurentVergne

 
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