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L'Australian, ce cancre devenu élève modèle
C'est un temps que les moins de trente ans ne peuvent connaître. Un temps où, s'il y avait bien officiellement quatre tournois du Grand Chelem, dans la réalité, il y en existait surtout trois, avec le quatrième pour faire le nombre. Longtemps, l'Open d'Australie n'a eu ni le prestige ni l'intérêt des trois autres levées majeures du calendrier. Au point de toucher le fond durant les années 70 et au début des années 80. Bjorn Borg n'y mit quasiment jamais les pieds. Jimmy Connors n'a plus jamais effectué le voyage après 1975. Le palmarès du Grand Chelem des Antipodes à cette époque avait alors triste mine certaines années. Difficile à imaginer de nos jours. C'est que, entre temps, le rendez-vous australien a pris une envergure spectaculaire. Il n'a aujourd'hui plus rien à envier à ses trois confrères en termes d'impact sportif et de popularité auprès du public et, plus important encore, des joueurs.
La mue a été longue à s'opérer. Elle débute au carrefour des années 1982-1983, grâce à la venue de quelques pointures, comme Ivan Lendl , John McEnroe ou Mats Wilander. Mais il faut quand même se souvenir que si ce dernier remporte le tournoi en 1983, il était surtout venu dans l'optique de… préparer la finale de la Coupe Davis. A l'époque, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, l'Open d'Australie se tenait fin novembre-début décembre, en amont de la finale de la Coupe Davis, le Masters se déroulant lui en janvier. Au cours des dix années précédentes, tout avait été essayé pour permettre au tournoi de trouver sa place, jusqu'à positionner la finale du simple messieurs… le 31 décembre. Sans grande réussite. Cette situation bâtarde dans le calendrier, plus encore que l'éloignement géographie, a longtemps condamné "l'Australian" à un rôle secondaire. Puis tout a changé en l'espace de deux ans, sous la forme d'une révolution spatio-temporelle décisive.
Une ambiance unique et festive
Son premier tournant majeur, l'Open d'Australie le doit à sa stabilisation dans le programme de la saison. En s'installant durablement au mois de janvier à partir de 1987 (il n'y eut donc pas de tournoi en 1986, l'édition précédente s'étant tenue en décembre 85), il est devenu le premier grand rendez-vous de l'année, celui qu'il ne fallait pas rater. L'autre élément déterminant, ce fut le déménagement à Melbourne, douze mois plus tard. Le passage des installations vieillottes de Kooyong au flambant neuf Flinders Park (rebaptisée depuis Melbourne Park) a entériné pour de bon ce changement de statut. De "seul Grand Chelem qu'il est possible de rater", comme le dit un jour André Agassi au tout début de sa carrière (quadruple vainqueur, il deviendra ensuite un des plus fervents défenseurs du tournoi), l'Open d'Australie allait devenir un rendez-vous incontournable. Celui qui donne le tempo d'une saison. Le tournoi a alors trouvé ce qui lui avait si longtemps fait défaut: une identité.
Aujourd'hui, Melbourne, c'est d'abord une ambiance unique, plus festive que partout ailleurs. On ne dira jamais à quel point le public joue un rôle majeur dans le succès du tournoi. Chaleureux, fervent mais exemplaire, il a trouvé le juste équilibre entre passion et respect. Il est rarissime d'entendre des sifflets ici. Il est à la fois connaisseur, jeune (ce sont encore les vacances scolaires) et multiple. On y voit des colonies de supporters de divers pays (mention spéciale, pendant longtemps, aux Suédois, aux Suisses et aux Serbes plutôt de nos jours), donnant un petit parfum de Coupe Davis bon enfant. L'Australian ou le tournoi d'été par excellence. Pour un peu, son atmosphère parviendrait presque à nous réchauffer jusque dans nos contrées du Nord plongées dans l'hiver. Difficile de ne pas être fan. Le public adore, les médias aussi et, plus important encore, les joueurs.
Stratégie et sens du détail
Tout est fait pour les placer dans des conditions d'accueil et de confort optimales. Ce n'est pas pour rien que l'Australian a gagné au fil du temps le surnom de "Grand Chelem des joueurs". Les besoins des uns (joueurs) et des autres (public, médias) ont toujours été pris en compte. De cancre, il est ainsi devenu un élève modèle et, à bien des égards, un exemple. La qualité des installations de Melbourne Park a fait école, à l'image du toit amovible de la Rod Laver Arena. Cela se voit aussi à de plus petits détails, comme les tramways gratuits depuis le centre ville, les concerts tous les soirs, les bornes de recharge pour téléphones portables ou les écrans géants dispatchés un peu partout, permettant au public de rester en contact avec ce qui se passe sur tous les courts même en se baladant. Autant de points sur lesquels le tournoi a toujours été en pointe. En somme, un endroit où il fait bon vivre et bon jouer.
Au-delà de la qualité de ses acteurs, actifs ou passifs, l'Open d'Australie a aussi eu le mérite depuis un quart de siècle d'évoluer en permanence et d'anticiper au maximum. En matière de stratégie, ce fut symbolisé par le déploiement vers l'Asie il y a une dizaine d'années. Pour des questions de marketing et d'impact économique, le tournoi fut ainsi rebaptisée Open Asie-Pacifique. Des ramasseurs de balles sont venus de Chine ou de Corée du Sud. Des wild-cards ont été distribuées à des joueurs et joueuses du continent asiatique. Une politique massive qui a porté ses fruits. En 2005, 40% des téléspectateurs de la finale messieurs étaient des Asiatiques, contre 11% dix ans plus tôt. Voilà comment on ancre un évènement au niveau planétaire.
Un crédit sans faille
Bien sûr, on peut toujours arguer qu'en matière de prestige et d'aura, l'Open d'Australie n'a pas comblé son retard. Il n'aura jamais la mystique de Wimbledon, c'est une évidence. Mais son palmarès depuis 25 ans a couronné les plus grands, hommes et femmes confondus. Et quelques-uns des plus grands matches des dix dernières années ont eu lieu ici, de l'extraordinaire Federer-Safin de 2005 à la finale-record de l'an dernier entre Nadal et Djokovic ou le duel final Nadal-Federer de 2009. Pour qui n'a pas connu les vaches maigres des années 70-80, difficile faire aujourd'hui une différence entre les quatre majeurs. Et si l'on devait opérer une distinction, pas sûr qu'elle se fasse au détriment de l'Australie. Car à défaut d'un prestige égal à celui de ses consoeurs, la levée australienne jouit à présent d'un crédit sans faille.
Reste qu'après la remarquable croissance du dernier quart de siècle, le tournoi arrive peut-être à un nouveau tournant. Certains joueurs, tout en réaffirmant leur affection pour ce rendez-vous, jugent qu'il arrive un peu trop tôt. Certains préfèreraient le voir se tenir en février voire en mars. A mon avis, il serait risqué de toucher au calendrier. Le tournoi a trop peiné à trouver sa place pour la remettre en cause aujourd'hui. En tout cas, Melbourne n'entend pas se reposer sur ses lauriers. Plus de 600 millions d'euros vont être investis dans les quatre prochaines années pour opérer un nouveau lifting du complexe de Melbourne Park. A terme, vestiaires et salons plus grands pour les joueurs et un toit pour les trois principaux courts puisque, outre le central et la Hisense Arena, la Margaret Court Arena en sera également équipée. Pendant ce temps, à Paris, la justice doit encore trancher sur la validité du projet d'extension de Roland-Garros. Les bonnets d'âne ont changé de tête…
Laurent VERGNE
Twitter: @Laurentvergne























