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Tsonga, être bon ne suffit pas
Battu en cinq sets par Federer, Jo-Wilfried Tsonga a encore raté le coche face à un membre du Big Four. Pourtant, le Français progresse. Mais pour l’heure, ce n’est pas encore suffisant.
Je n’ai pas oublié le visage dévasté de Jo-Wilfried Tsonga après sa défaite contre Novak Djokovic à Roland-Garros, l’an dernier. Il était touché comme jamais il ne l’avait été après une défaite. Dans un élan d’autoflagellation sans doute accentué par la défaite, il avait pesté contre lui-même : "les gros matches, il y a ceux qui les gagnent et ceux qui les perdent. Moi, je les perds toujours." Jo était trop dur avec lui-même. Parce que ce n’est pas exact. Des gros matches, il en a quand même gagné quelques-uns, y compris dans les grands tournois, y compris face aux meilleurs. Sous le coup de la déception, il omettait ses victoires contre Nadal en Australie ou celle face à Federer à Wimbledon, pour ne citer que celles-ci. Mais sur le fond, je vois parfaitement ce qu’il voulait dire. C’était une façon pour lui de dire, en Grand Chelem, il y a ceux qui repartent avec la coupe et il y a les autres. C’est de cette façon que j’interprétais sa tirade. Et là, effectivement, il est systématiquement dans le camp des frustrés. Mais celui-ci est beaucoup, beaucoup plus étendu que celui des heureux élus. Ce cercle-là n’a d’ailleurs jamais été aussi fermé que ces temps-ci.
Mercredi, à Melbourne, il a donc subi un nouveau revers du même type, contre Roger Federer. Un gros match, un beau match, et une défaite à la clé. Cette fois, même s’il l’a mauvaise, comme il l’a confié après coup, on l’a vu sortir avec le sourire. Cette différence de comportement tient probablement, pour une bonne part, au contexte. Face à Djokovic, il était passé plus près encore, avec ses quatre balles de match dans le quatrième set. Contre Federer, il a constamment couru après le score. Surtout, c’était à Paris. Or il n’y a probablement rien de plus douloureux pour un Français que de perdre un match comme celui-là à Roland-Garros, où les émotions sont exacerbées. Mais on peut aussi penser que, si son accablement était moindre mardi qu’à Paris au printemps dernier, c’est parce que Tsonga a le sentiment d’avancer. Et il a raison.
Evidemment, on peut se contenter de dire qu’il a encore perdu un gros match en quarts de finale. Exactement comme à Roland-Garros face à Djokovic. Exactement comme contre Murray en demi-finales à Wimbledon, juste après. Bref, que Tsonga en est toujours au même point. Que c’est toujours la même histoire. Et la même fin. Mais si c’est exact du point de vue du résultat, ça ne l’est pas en termes de production. Tsonga travaille depuis quelques semaines seulement avec Roger Rasheed. Mais ce match contre Federer donne du crédit à cette collaboration. L’entraineur australien avait pointé trois axes de développement pour son nouveau poulain : progresser en revers en devenant plus agressif de ce côté pour ne plus en faire un coup neutre sur lequel l’adversaire serait tenté de venir s’appuyer de façon systématique. Gagner en constance sur la durée d’un match, limite les sautes de concentration, négligeables contre certains joueurs, mais rédhibitoires face aux meilleurs. Enfin, gagner en vélocité et endurance sur le plan physique.
Si l’on considère que ce quart de finale était le premier gros test du duo Tsonga-Rasheed, le bilan est plutôt très positif. Côté revers, le Manceau a compris le message. On l’a vu prendre beaucoup plus d’initiatives que d’habitude contre Federer. Il a cherché à faire mal. Il y est parfois parvenu. Il manque encore de stabilité de ce côté et, par moments, il l’a payé cher. Dans le premier tie-break notamment. Mais il a plus progressé en un tournoi avec Rasheed que pendant des mois entiers quand il était seul. Sur le deuxième point, Jo a également de quoi être satisfait. Il l’a dit après le match, il a essayé de maintenir un niveau de concentration très élevé tout au long de la partie. Il n’a pas connu de sautes de tension. Il n’est jamais sorti de son match, n’a pas perdu le fil. C’est très bon signe. Reste le physique. Face à Djokovic, à Roland-Garros, il avait à juste titre pointé ses carences physiques. C’est sur ce plan qu’il avait cédé. Là encore, à l’entame du cinquième set, il a connu une baisse de régime que Federer a parfaitement su exploiter. Il doit encore évoluer dans ce domaine, car il n’y a pas de solution miracle. Son jeu réclame et réclamera toujours une énorme débauche d’énergie. Il ne peut jouer à l’économie.
Aujourd’hui, Tsonga est confronté à la même problématique qu’un Berdych ou un Ferrer par exemple. Il est là, tout près des meilleurs en termes de niveau de jeu. Tout près au point d’être capable, ponctuellement, de les battre. Mais tout près, c’est toujours derrière. Etre bon ne suffit pas face à Djokovic, Federer, Murray, ou Nadal quand celui-ci est au top. Malgré tout, Tsonga repousse ses propres limites. C’est tout ce qu’il peut faire et il faut saluer son évolution quand tant d’autres stagnent. Bien sûr, il y aurait de quoi être découragé et fataliste. Ce serait un tort. Ce match doit lui donner l’envie de pousser plus loin encore son évolution. J’ignore où elle le portera. Mais il y aura de quoi renoncer le jour où il n’avancera plus. Ce n’est pas encore le cas. Même si ça ne suffit pas. Pas encore.
Laurent VERGNE
Twitter: @LaurentVergne























