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Forget ou l'usure du pouvoir
10/04/2012 - 19:31

Forget ou l'usure du pouvoir

Partir, c'est mourir un peu. Guy Forget parti, c'est donc une petite mort pour l'équipe de France de Coupe Davis. Surtout après un double septennat de capitanat, du jamais vu dans l'ère moderne. Comme toujours en pareille circonstance, l'hommage est unanime. Appuyé. Parfois un peu trop. La grande auto-célébration de Monte-Carlo portait en elle quelque chose de surréaliste, surtout après un tel fiasco sportif (première défaite à domicile depuis six ans). L'unanimisme me parait toujours un peu suspect. Pour un peu, on a pu avoir le sentiment que le tennis français perdait de Gaulle et l'Abbé Pierre  simultanément. Alors, quel est réellement le bilan de l'ère Forget et son leg?

Attardons nous d'abord sur les chiffres. Ils ne disent pas tout, mais ils ne mentent pas. Il y a clairement deux phases dans ce règne. La première est remarquablement dense. Lors de ses quatre premières années à la tête de l'équipe, Forget a atteint la finale à trois reprises.  Un taux de réussite exceptionnel. De 1999 à 2002, les Français ont remporté  dix rencontres sur treize et la victoire en finale en Australie (en 2001) reste un des plus grands moments de l'histoire de l'épreuve pour le tennis tricolore. Malheureusement, la suite ne sera pas aussi probante. Sur les dix dernières années de son capitanat, la France a été éliminée sept fois avant le dernier carré, avec un ratio nettement moins impressionnant: 23 rencontres, 13 victoires, 10 défaites. La campagne de 2010, soldée par la finale perdue en Serbie, fait presque office d'anomalie au milieu d'une longue série de ratés.

Guy Forget a confié dimanche que sa plus grosse déception restait la finale perdue en 2002 à Bercy contre la Russie. On peut aisément le comprendre, tant elle est longtemps apparue "imperdable". La cicatrice ne s'est jamais refermée. Mais personne ne peut sérieusement l'imputer à Forget. Il avait fait confiance à un Paul-Henri Mathieu chaud bouillant en cet automne 2002 et c'est ce dernier, pas Forget, qui n'a pas tenu la distance nerveusement dans le cinquième match. "On ne peut pas tout réussir quand l'histoire est aussi longue", s'est justifié Forget dimanche. C'est incontestable. En revanche, on peut lui reprocher son coaching lors de la finale 2010. Pourquoi avoir dévoilé son jeu aussi tôt avant le cinquième match? Les Serbes hésitaient entre Troicki et Tipsarevic. Lorsqu'ils ont vu que Llodra quittait la tribune pendant le match Djokovic-Monfils, ils ont tranché: ce serait Troicki. Ce dernier était plus en forme que Tipsarevic, mais, les Serbes l'ont confirmé après coup, ils ne l'auraient pas aligné contre Simon, lequel l'avait battu quatre fois en autant de rencontres. Le jeu du Niçois ne lui convenait pas du tout. Ce jour-là, Forget s'est trompé. Pas tant en optant pour Llodra qu'en le faisant comprendre de façon si précoce et ouverte. Il a manqué de malice.

Mais au-delà de ces regrets, son  échec le plus saisissant, d'une manière générale, restera sa gestion de l'actuelle génération. Jamais un capitaine n'a eu sous la main en même temps d'autant de joueurs aussi forts individuellement. Avec Tsonga, Monfils, Simon et Gasquet, Forget a disposé de quatre joueurs qui ont tous figuré parmi les sept premiers mondiaux. Aujourd'hui encore, malgré leurs errements respectifs, ils pointent tous parmi les vingt premiers. Ils ne sont certainement pas les nouveaux Mousquetaires que certains ont voulu nous (sur)vendre. Mais enfin, tout de même, la France a déjà réussi à gagner la Coupe Davis avec moins de talent. Et sans parler de la gagner, le bilan d'ensemble de ce groupe est très insuffisant au regard de son potentiel.

Jusqu'au début des années 2000, Forget a dirigé des joueurs qu'il connaissait parfaitement. Pour la plupart, il les avait côtoyés sur le circuit. Parfois longuement, à l'image de Pioline ou Santoro, ou plus furtivement, comme Escudé, Grosjean ou Clément. Mais tous ces gens parlaient le même langage. A l'évidence, il n'y avait pas ce décalage qui aura parasité sa relation avec la génération Monfils. Sa confiance en Gasquet s'est rapidement effritée. Gilles Simon, lui, n'a jamais eu l'impression d'être autre chose qu'une roue de secours. Mais c'est probablement avec Monfils, comme il le reconnait lui-même, que le fossé aura été le plus grand. Quant il y a incompréhension, la responsabilité est forcément partagée. Par ailleurs, entre les blessures à répétition des uns et les états d'âmes des autres, il n'a pas toujours eu la possibilité de bénéficier de tous ses atouts. Mais à la très nette exception de Tsonga, Forget n'a jamais donné l'impression de parvenir à transmettre ces valeurs et cet attachement à l'épreuve, qualités qui lui sont, à juste titre, attribuées. Derrière les belles phrases et les larmes de ce week-end pointait une incompréhension mutuelle, que Forget a d'ailleurs eu du mal à dissimuler lorsqu'il a exhorté, une dernière fois, ses joueurs à ne "pas perdre de temps dans des discussions puériles et des problèmes d'ego".

Yannick Noah a tout résumé dans le livre sorti fin 2011, qui retrace l'épopée de Lyon vingt ans plus tôt. "Quand je vois aujourd'hui que le travail de Guy, c'est 80% d'aller séduire les mecs pour qu'ils viennent : S'il vous plaît, sans trop vous déranger dans votre putain de planning, est-ce que vous voulez bien venir ? Moi je n'avais pas ce problème", tempête Noah. Au final, on peut se demander si Forget, prolongé sans le moindre débat après l’échec de Belgrade en 2010, n'est pas resté trop longtemps. Les deux dernières années n'ont rien apporté. Paradoxalement, ces campagnes sentaient la fin de cycle alors que les joueurs majeurs du groupe, eux, sont dans les années clés de leurs carrières. Personne n'enlèvera à Guy Forget son sens de la communication, toujours parfaite, et son habileté. Mais le bon capitaine, c'est d'abord, avant tout, celui qui est capable de fédérer et de transcender. Forget n'était manifestement plus celui-ci.

Laurent VERGNE

 
 
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