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Le tennis s'est pris aux Jeux
Le tennis a-t-il sa place aux Jeux Olympiques? Un quart de siècle après son retour au programme des J.O., à Séoul, en 1988, la petite balle jaune voit encore cette question revenir sur le tapis. Depuis une semaine, à Londres, on a souvent entendu, ou lu, des débats autour de la légitimité de la présence du tennis aux Jeux. Le simple fait que la question puisse encore se poser témoigne d'une forme de constat d'échec. D'autant que, pour ceux qui la posent, la réponse, presque inscrite dans la formulation, est évidemment négative. Comment expliquer que ce sport, majeur dans de nombreux pays, peine autant à s'imposer comme une évidence dans le concert olympique?
Mettons tout de suite de côté la question du professionnalisme et de l'argent. C'est un faux débat. Les Jeux ne sont plus réservés depuis longtemps au monde amateur. On peut le regretter, ou pas, mais le tennis est loin d'être un cas unique dans ce domaine. Or il y a bien un particularisme tennistique. On ne se pose pas la question de savoir si le basket a sa place aux Jeux malgré la présence des richissimes stars de la NBA. Non, le problème du tennis est ailleurs. Ce qui cloche, c'est le prestige. Dans la quasi-totalité des sports, pour la quasi-totalité des athlètes, les Jeux incarnent le rendez-vous ultime, l'objectif suprême. Le rêve d'une carrière. D'une vie, même. Teddy Riner aurait sans doute échangé tous ses titres mondiaux pour décrocher le titre à Londres. En natation, en athlétisme, en judo, en escrime comme dans tous les sports traditionnels de l'olympisme, la force d'une médaille d'or olympique est incomparable. En termes de prestige, de satisfaction et d'accomplissement personnels. Il n'y a rien de plus fort, de plus beau, de plus puissant.
Pas en tennis. Les Jeux, dans un palmarès, pèsent infiniment moins qu'un tournoi du Grand Chelem. C'est incontestable et c'est la limite du tennis aux JO. L'ATP contribue d'ailleurs à entretenir cette réalité à travers sa logique comptable, en accordant 25% de points en moins à une victoire olympique qu'à un titre en Masters 1000. Absurde, d'autant que je suis convaincu que pour un Murray, il n'y a pas photo entre sa victoire à Londres dimanche, et celles obtenus par le passé en M1000. L'interminable parenthèse de 64 années d'absence au programme olympique y est également pour beaucoup, sans doute. Quand vous revenez par la petite porte dans une fête qui s'est si longtemps déroulée sans vous, votre présence est, au mieux, indifférente, au pire indésirable. Pour autant, cela suffit-il à disqualifier le tennis? Je ne le crois pas.
D'abord, c'est un pas de géant qui a été franchi depuis Séoul. En 1988, les joueurs étaient venus sur la pointe des pieds, un peu en dilettante. Quand ils étaient venus. Car pour la plupart d'entre eux, ils n'avaient même pas pris la peine de se déplacer. Les Jeux constituaient un non-évènement. Aujourd'hui, participer aux J.O., pour un joueur de tennis, est devenu une évidence. On nous explique que certains viennent pour s'amuser plus que pour briller, pour profiter de l'environnement unique des Jeux, plus que pour la performance sportive en elle-même. D'abord, cela reste à prouver. Ensuite, le simple fait de participer était loin d'être une évidence lors du retour du tennis dans les années 80. Aujourd'hui, l'impact et l'attrait de l'évènement olympique sur les joueurs et les joueuses est réel. Pourquoi ne pas s'en féliciter? Il suffit de voir le crève-cœur que fut pour Rafael Nadal son forfait pour Londres pour mesurer le chemin parcouru.
Pour le reste, je crois que la meilleure des réponses a été apportée par les joueurs cette semaine. Qualitativement, d'abord. Le plateau était exceptionnel. Et tout le monde a joué le jeu. Chez les garçons comme chez les filles et jusqu'aux doubles. Serena Williams-Sharapova, quelle meilleure affiche pour une finale dames? Chez les messieurs, pour la première fois, la finale a offert un duel déjà vue en finale de Grand Chelem. C'était d'ailleurs la même à Wimbledon il y a à peine un mois. Que le Massu-Fish d'Athènes, il y a huit ans à peine, semble loin… La demi-finale entre Federer et Del Potro restera comme un des plus beaux et des plus intenses de l'année sur le circuit masculin. Puis il y a la force émotionnelle dégagée sur les courts du sud de Londres. Les larmes de Del Potro après sa défaite contre Federer. Il a avoué à un journaliste argentin avoir séché ses larmes jusqu’à trois heures du matin. La joie intense d'Azarenka après sa médaille de bronze. Et franchement, je n'ai probablement jamais vu Richard Gasquet afficher une détermination et une envie aussi fortes qu'avec son compère Julien Benneteau.
Alors, même s'il n'aura jamais le prestige d'une des quatre levées du Grand Chelem, le tournoi olympique vient de montrer sa capacité unique à transcender. Non, les Jeux ne seront jamais Wimbledon, Roland-Garros, l'US Open ou l'Australian Open. Mais à coups de semaines comme celle que nous venons de vivre, il est en passe de s'imposer comme un rendez-vous majeur. Pas au-dessus des Grands Chelem. En-dessous? Oui. Ou plutôt, à part. Et c'est cette spécificité, c'est ce particularisme, qui porteront en eux la puissance du rendez-vous olympique aux yeux des joueurs et des joueuses de tennis. Comme une délicieuse sucrerie entre deux bons repas. A partir de là, pour moi, le pari est gagné.
Dans quelques jours, le Masters 1000 de Toronto sera décapité à cause des Jeux. Physiquement et émotionnellement, beaucoup éprouvent le besoin de souffler après l'intensité de la semaine olympique. Un tel ordre des priorités aurait été impensable il y a quelques années. Désormais, le principal défi sera de s'inscrire dans la durée. Le cadre de Wimbledon a sans doute renforcé l'impact du tennis dans ces Jeux de Londres. A Rio dans quatre ans, 2020 SI Tokyo ou Istanbul raflent la mise, on ne sait où par la suite, l'évidence sera peut-être moins grande. Mais il est tout à fait possible d'imaginer que les émotions vécues sur les courts de Wimbledon donnent envie à ceux qui les ont vécues de les reproduire. La force de l'habitude, alors, s'imposera. Difficile de quitter la fête quand on a commencé à se prendre aux Jeux…
Laurent VERGNE























