Rédacteur en chef d’Eurosport.fr, longtemps grand reporter sur tous les stades d’Europe, il décrypte l’actu du football et ses coulisses, de la dernière variante du 4-4-2 aux intrigues qui secouent les instances.
Arsenal, mauvais élève d'une formidable époque
C'est une mode qui ne dit pas son nom, mais que je classerais sous la dénomination - sûrement un peu forte, mais qui nous servira à poser les bases du débat- d’Arsenal-bashing. Ridiculement timide sur le marché des transferts et radicalement loser dans les compétitions britanniques et européennes, voici, pour résumer, ce qui est reproché au club londonien, dans les gazettes et sur les forums, avec une insistance croissante depuis 2005 (date de son dernier trophée en date) et plus sûrement 2006 (date de sa défaite en finale de la Ligue des champions). Je n’ai pas l’intention, ici, de faire croire qu’Arsenal a gagné des titres récemment – la défaite en finale de la League Cup face à Birmingham peut rester impardonnable aux yeux des fans - ni qu’il est rentré dans le clan des indécents briseurs de tirelire que l’été adore quand le 31 août approche. Mais les projets comme les performances des Gunners me semblent, et depuis longtemps, souvent accueillis avec l’aveuglement du plus pur court-termisme.
Ce qui est vrai, à l’heure où nous écrivons ces lignes, c’est que les départs de Fabregas et Nasri fragilisent le discours et la ligne de conduite qui sont ceux d’Arsène Wenger depuis des années. Ils signifient que le pari consistant à gagner des trophées après avoir construit des équipes sur le long terme, en accompagnant des apprentis champions vers le plus haut niveau, et sans surpayer des stars réelles ou présumées, ce projet, donc, n’est même plus reçu en interne comme crédible. C’est un signal très fort, et si l’idée d’une possible crise sportive s’impose autour de l’Emirates, c’est que les managers du club n’ont pas d’alternative satisfaisante à court terme. Ou ils admettent que le cycle ouvert avec le départ de Thierry Henry restera un échec, et ils engagent un nouveau pari pour le moyen terme. Ou ils procèdent à un reniement pur et simple de leurs principes fondamentaux en rentrant dans l’arène pour des recrutements à 30 et 40 millions d’euros et en explosant leur masse salariale. Sans garantie de résultats, évidemment...
Du "poil au menton" ? Wenger "ne trouve pas..."
Face à la saignée du moment, Arsène Wenger a expliqué dimanche sur TF1 qu’il n’avait pas l’intention de recruter des joueurs ayant "du poil au menton", tout simplement car il ne "trouvait pas" sur le marché des hommes au profil satisfaisant ni, peut-on ajouter après l’avoir écouté ces derniers mois, disponibles au juste prix. Arsenal, dit-il, dispose en interne des profils adéquats, avec notamment les jeunes Wilshere et Ramsey. Le pari d’Alex Oxlade-Chamberlain (ex-Southampton), 17 ans, et recruté pour 17 millions d’euros, montre qu’Arsenal reste fidèle à cette ligne qui fait lever les yeux au ciel, en Angleterre comme sur le continent.
Pourtant, cette position de principe, du pur Arsenal, pourrait-on dire, intervient après l’annonce faite en juin que le club dépenserait enfin ses millions de livres disponibles sur le marché d’été. Alors que la cagnotte va gonfler avec le départ de ces deux têtes de gondole (60 millions au bas mot), tout indique que Wenger et Gazidis (directeur exécutif) avaient probablement parlé pour calmer la foule. On tombe ici, me semble-t-il, sur le vrai talon d’Achille du projet Wenger : la communication, à rapprocher peut-être d’un excès d’ambition au regard de l'effectif dont le club se dote avec son logiciel si personnel. Construire un club sain financièrement, qui pratique un football spectaculaire, avec un projet sportif viable à long terme, susceptible de porter l’équipe au plus haut degré de performance, cela devrait séduire une époque nourrie de fair-play financier, de jeu standardisé et de turn-over outrancier dans les effectifs. Mais l'air du temps ne semble tolérer que les winners absolus. Pas grand monde n'a envie d’entendre pareil projet. En tout cas, on ne lui pardonne pas de ne pas triompher. Maintenant, c'est vrai, on serait supporter d'Arsenal, avec l'emballement du prix des abonnements, on ne regarderait pas tout cela du même oeil...
Monstre économique, middle class sportive
Il y a quelques mois, voilà comment Wenger contestait l’idée que l’évolution récente des Gunners était un désastre, pour reprendre le terme de la question. "Il y a des équipes qui ont investi dix fois plus que nous. Certains de leurs joueurs valent l’équivalent de toute mon équipe et ils sont derrière nous. Je ne comprends pas la façon de penser du public. Où est le sens commun ? Etre régulier au top niveau est la chose la plus difficile et importante dans notre métier. Nous sommes en Ligue des champions depuis quinze ans et le seul club qui a réussi cela dans ce pays est Manchester United. Vous me parlez de désastre alors que nous sommes deuxièmes (Arsenel terminera la saison à la quatrième place). Cela veut dire que les dix-huit clubs derrière nous sont en train de connaître un désastre fantastique ?"
Wenger a totalement raison dans sa démonstration, omettant au passage une info d’importance capitale, de peur peut-être qu’on le lui reproche : son entreprise est florissante économiquement là où tous ses rivaux britanniques croulent sous les dettes ou les millions de livres dépensés à perte. Arsenal a réalisé 42 millions d’euros de bénéfice en 2009, 67 millions en 2010. Son chiffre d’affaires est passé de 205 millions d’euros en 2006 à 445 en 2010. Sa masse salariale reste contenue entre 45 et 50% du budget du club, un ratio jugé sain dans l’économie du foot, loin des standards qui font de la Premier League un championnat non financé à hauteur de 3,5 milliards d'euros.
"Le berceau de l'Europe"
La vraie faiblesse du message est qu’Arsenal nourrit tous les ans, par ses propres déclarations d’intention, une attente démesurée autour de sa petite entreprise, en s’auto-déclarant candidat à la conquête de tous les trophées. Or, par sa sagesse économique, le club ne lutte pas objectivement dans la même catégorie que Manchester United, Chelsea ou aujourd’hui Manchester City. Ni celle de Barcelone, si on se projette sur la Ligue des champions. Tenus par leur fantastique histoire récente, notamment les années 2002 et 2004 qui en avaient fait les rois de l'Angleterre, les Gunners préfèrent faire comme si l'accélération dans la course aux armements, pour laquelle ils ont démissionné, ne changeait rien sur leur propre potentiel. C’est un choix, courageux, que je ne peux pas en soi contester pour avoir moqué dans ce même blog les Guy Roux d’or qui parsèment notre championnat, mais il contribue à brouiller la compréhension de l’entreprise londonienne.
Quand Wenger a souri, dimanche, en relevant qu’Arsenal était "le berceau de l’Europe", il n’a rien fait d’autre qu’assumer, en les délestant de leur acidité, les déclarations naguère si polémiques de Patrice Evra selon lesquelles Arsenal était "un centre de formation". Fragilisé par ses insuccès sportifs et ses choix économiques, Arsenal a aujourd’hui le choix entre rester droit dans ses bottes, amender certaines rigidités dans son approche pour s'adapter à l'époque, ou se renier en entrant plus ou moins fermement dans la course aux armements lourds comme tous ses rivaux. Son Board n’a besoin de personne pour choisir à sa place. Mais au-delà des mille et un agacements qui font régulièrement le sel de l’actu sportive au jour le jour, et dont Arsenal nous dote généreusement, ce club reste un modèle auquel l’histoire rendra probablement raison.
Cédric ROUQUETTE
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