Raymond Domenech au pied du sapin

Raymond Domenech au pied du sapin
le 22/12/2012 à 12:01

Si vous ne faîtes pas encore partie des dizaines de milliers de personne qui se sont ruées sur Tout seul, le livre de Raymond Domenech, ni vous hésitez encore à l'offrir à tonton Jean pour Noël, je n'ai qu'un message : allez-y, foncez. L'histoire qui y est racontée n'a rien d'hyper-réjouissant. Vous connaissez la fin. Comme dans un film de Kubrick, on nous y montre le dérèglement inéluctable d'un projet sous la médiocrité des hommes. Raymond Domenech en avait visiblement assez gros sur la patate pour terminer son mandat à la tête des Bleus dans le même état que Jack "Torrance" Nicholson dans le dernier quart de Shining. Aux dernières nouvelles, il n'y avait pas de hache accrochée aux murs du Pezula Hotel, ceci expliquant que les vingt-trois ne s'en soient pas si mal tirés.

Si vous n'êtes pas d'humeur à remuer le couteau dans la plaie de la Coupe du monde 2010, ou si cet événement vous indiffère désormais, n'évacuez pas d'un revers de la main l'idée de jeter un œil à ces écrits. Avant tout le reste, c'est un document exceptionnel sur le milieu du football professionnel. Si les jugements spectaculaires que Domenech porte à rebours sur Benzema, Ribéry, Nasri, Anelka, Gourcuff et les autres ont fait un buzz fort légitime, vous devez savoir que si Domenech brise les conventions de la communication aseptisée qui lient entre eux les acteurs du football, il le fait sur tous les thèmes, pour tous les personnages, toutes les scènes. Avec ce livre, vous pénétrez dans l'intimité du foot pro beaucoup plus nettement que dans les Yeux dans les Bleus. Il n'y a pas de filtre. Vous y êtes. Au stade. Au conseil fédéral. A l'entraînement. Plongés dans ce formidable panier de crabes qu'est l'élite de l'élite du foot professionnel et dans cette machine à pressurer les hommes qu'est l'équipe de France. Domenech nous conte aussi le poids de la politique politicienne dans l'exercice de pareilles fonctions. Un déballage ? Certes, mais pas gratuit, très structuré, avec la préoccupation très claire de donner au lecteur des choses à comprendre.

Domenech est un personnage compliqué, parfois contradictoire, volontiers provocateur, naturellement comédien, mais il faut croire à l'authenticité de son témoignage et de sa démarche. On ne brise pas autant de secrets de vestiaire pour faire une opération de com. On ne liste pas avec autant de minutie la liste de ses propres erreurs pour en retirer un profit de court terme. C'est une tentative de solde de tout compte. Si le livre a une limite, c'est que le lecteur peut avoir l'impression d'être un psychothérapeute en train d'écouter un patient après un traumatisme. Si ce sentiment n'est pas si oppressant, c'est aussi parce que le stratège Domenech - lequel revendique le sens politique qui l'a propulsé à la tête des Bleus en 2004 - apparaît parfois entre les lignes. On ne peut pas dire qu'il se donne un rôle extrêmement brillant, mais on se prend parfois à douter de la pureté du message quand, par exemple, il assure qu'il ne voulait pas d'un terrain d'entrainement aussi isolé que la cuvette de Knysna en 2010. Que c'est la faute de la FIFA s'il n'a pas eu le terrain du Danemark en centre-ville. Quand on se souvient de l'obsession qu'avait Domenech pour l'éloignement des journalistes (il le revendique et l'explicite à deux moments du livre), on flaire l'arrangement avec la réalité. Y en a-t-il beaucoup d'autres ? Chacun se fera son avis.

Les journalistes, justement. Puisqu'il n'épargne personne dans son livre, Raymond "Je marche seul" Domenech n'a aucune raison de ne pas réserver quelques tacles de boucher à la presse. La corporation en prend pour son grade, décrite comme injuste, par nature hostile, contradictoire, inquisitrice. Rhabillée pour l'hiver, parce qu'il aurait déçu tout le monde en ne le faisant pas, mais pas massacrée non plus. Personne n'est nommé, déjà, ce qui allège un peu l'atmosphère. Et surtout : la presse, les médias, les journalistes, cela ressemble sous sa plume à une seule et unique masse impersonnelle, dotée d'une conscience commune, qui agirait comme un seul homme, ce qu'elle n'est jamais, sauf peut-être quand il faut défendre l'abattement fiscal auprès des députés. Il nous en dit trop ou pas assez sur ce qu'il reproche aux medias, pour une raison fondamentale : l'ex-sélectionneur est trop lucide sur la relation épanouie qu'il avait avec les médias avant 2004 pour méconnaître que le travail des journalistes a été, à l'époque, ce qu'il pouvait être avec ce qu'il voulait bien leur donner.

J'ai suivi les années Domenech quasiment d'un bout à l'autre en tant que reporter entre 2004 et 2010. J'ai assisté à presque tous les matches. Je l'ai vu plusieurs fois hors des conférences de presse à cette époque-là.  Et ce qui m'a frappé à la lecture de l'ouvrage est la grande convergence de vue entre ce que je pouvais écrire à l'époque et sa propre interprétation. Franchement, on a vu les mêmes matches, et Domenech exprime sa déception en des termes plus violents que les miens et ceux des confrères que je lisais à l'époque (sûrement ne lisais-je pas tout). Domenech se décrit comme un sélectionneur perplexe, pris au piège, sans solution face à un groupe de joueurs qui se dérobaient aux principes les plus élémentaires de leur profession et très en-deçà de leur niveau présumé. Je ne pense pas que mes confrères et moi ayons raconté une histoire très différente au cours des tristes années 2007-2010. Au pire, cela était exprimé de façon plus soft car moins documentée...

On sent quand même, peut-être à juste titre, que le coach a été vexé que son rôle en 2006 ait pu être minimisé. Ce qu'il nous raconte, en tout cas, est compatible avec le déroulement des événements déjà connu du public. De mes analyses sur cette période, j'ai tiré auprès de certains une étiquette de "pro-Domenech" qui fera probablement sourire l'intéressé s'il a traîné sur certains de mes articles de l'époque. Je confesse un intérêt pour le personnage, esprit vif, plein d'humour, très humain. Délectez-vous de son témoignage sur son audition par les députés au sortir de la Coupe du monde 2010. C'est très drôle. J'en avais tiré une chronique : "Domenech a auditionné les députés", dont l'auteur du livre a validé le contenu avec deux ans de retard (je l'en remercie). Il y a aussi une chute de chapitre sur les pieds de Vikash Dhorasoo qui révèle un vrai talent de conteur.

En tant que journaliste ayant couvert cette période, je persiste à déplorer que Domenech n'ait alors pas choisi de nous parler davantage de football, comme il peut le faire dans ce livre et comme ses successeurs savent le faire sans trahir les secrets de vestiaire ni révéler le coeur de leur stratégie. Dans son livre, Domenech nous explique qu'il ne pouvait pas parler football. Il avait du mal à en parler avec ses hommes ; que pouvait-il bien théoriser devant des journalistes ? Il se débattait avec des difficultés très supérieures à celles-ci, hors champ. Admettons.

Mais si Domenech a raison, la dernière chose à faire était bien de protéger mordicus des joueurs qui ne le méritaient pas. Des irresponsables ont besoin de tout sauf d'être surprotégés, et même si Domenech raconte l'histoire d'un mandat où il a souvent eu la bonne intuition mais pas la bonne décision, notamment sur le cas Vieira (encore un cas... où la presse avait raison). Il confirme avec ce récit l'analyse qui circulait souvent à l'époque, et dont il est finalement solidaire : le triste spectacle des Bleus qui finirent à Knysna a été le produit d'une formidable erreur de management. C'est raconté avec précision, chaleur, humour et humanité. Mais c'est la même histoire, définitivement la même.

Cédric ROUQUETTE

Chroniques
Cédric Rouquette

Ancien rédacteur en chef d’Eurosport.fr, longtemps grand reporter sur tous les stades d’Europe, il décrypte l’actu du football et ses coulisses, de la dernière variante du 4-4-2 aux intrigues qui secouent les instances..