Rédacteur en chef d’Eurosport.fr, longtemps grand reporter sur tous les stades d’Europe, il décrypte l’actu du football et ses coulisses, de la dernière variante du 4-4-2 aux intrigues qui secouent les instances.
Contre l'expertise espagnole, le French flair?
Quelle gueule de bois monstrueuse... Oublions les débats sur les "tensions" et autres "engueulades" de vestiaires qui ont agité la vie des Bleus depuis 48 heures, et revenons à ce que France - Suède fut fondamentalement : un non-match absolu. L'une de ces soirées où le résultat fait mal, certes (et ç'aurait pu être pire), mais moins que la manière : une pure et simple rupture du contrat entre l'équipe de France et ceux qui la suivent. Un match comme une trahison. Sans envie d'être là, avec la double impression d'avoir touché le fond de ne pas avoir eu la possibilité de le voir venir. Ce n'est pas le premier match de ce type, pas le dernier certainement ("enfin, le plus tard possible" comme dirait Thierry Roland), et la façon dont les Bleus vont pouvoir s'en remettre est désormais centrale.
On veut y croire. On doute un peu. On pèse le pour, le contre, mais au moment d'évaluer la capacité de rebond des Bleus contre la meilleure équipe du monde, il faut constater que l'équipe de France de foot ne possède visiblement pas dans ses gênes ce génie français qui fait la légende de bien des sportifs d'ici. Celui dont Marc Lièvremont disait après la Coupe du monde de rugby : "La mentalité des Français, je l'ai vécue en tant que joueur, ça fait quatre ans que je l'ai subie en tant qu'entraîneur, et je n'ai toujours rien compris."
Le rugby a montré l'exemple
Dans d'autres sports, on peut trouver des exemples de rebond brillant et instantané. Le rugby français est hallucinant pour ça : comment passer d'une défaite aussi folle que celle face au Tonga lors de la dernière Coupe du monde avec un quart magnifique contre l'Angleterre puis plus tard une finale au niveau de jeu exceptionnel contre la Nouvelle-Zélande ? Faut-il rappeler d'où venaient les Bleus quand ils ont réalisé l'exploit d'une vie contre les mêmes Blacks en 1999 ? Faut-il rappeler que Leconte était un 150e mondial sur au dos en carton quand il a aiguillé la France vers la victoire en Coupe Davis 1991 ? D'où venait l'équipe de France de basket médaillé d'argent aux Jeux de 2000 ? Bien sûr, notre sport est aussi capable de se construire des victoires abouties, travaillées en amont, sans la moindre part de hasard, et heureusement. Mais il a en lui ce potentiel de la réaction brutale et de l'orgueil. Sauf en football. Le tour de l'équipe de France est venu. Ce sera contre l'Espagne ou, encore une fois, remis aux calendes grecques.
En fouillant dans les archives des Bleus du foot, on ne trouve rien à quoi se raccrocher. On trouve de très sales défaites, mais pas de rebond immédiat et exceptionnel, caractère qu'aurait forcément l'élimination de l'Espagne. Déjà, j'avoue, j'exclus de mon propos ces revers navrants et historiques qui symbolisent une époque : la défaite contre la Norvège (0-1) en 1968, comptant pour les qualifications pour la Coupe du monde 1970, ou le glaçant France - RDA de 1987 comptant pour le futur Euro. Trop loin, incomparable avec le niveau de pression et le potentiel de l'équipe actuelle. J'en vois déjà certains parmi vous me parler de 2006. Attention, l'équipe qui avait étouffé l'Espagne (3-1) à la surprise générale en huitième de finale ne sortait pas de défaites humiliantes, mais "seulement" de matches nuls décevants : Suisse (0-0), Corée du Sud (1-1) après une campagne de qualification au forceps. Rien à voir avec une défaite, qui est toujours un signe beaucoup plus fort au plus haut niveau de compétition.
Autriche - France, le pire de tous... et la réaction derrière
Les défaites comparables à celles de France -Suède, celles, j'insiste, sorties des tréfonds du néant, j'en vois cinq : France - Sénégal (0-1) en ouverture de la Coupe du monde 2002, France - Grèce en quart de finale de l'Euro 2004 (0-1), France - Pays-Bas (1-4) à l'Euro 2008, Autriche - France (3-1), qualificatif pour la Coupe du monde 2010, France - Mexique (0-2) à la Coupe du monde 2010. On écarte d'emblée France - Sénégal et France - Grèce. France - Grèce était une élimination, il n'y avait de rattrapage possible. France - Sénégal était l'une des plus grandes surprises de l'histoire de la Coupe du monde, mais les Bleus avaient entamé le match à peu près correctement et heurté le poteau. Il y avait comme un air de fatalité sur cette campagne, que je préfère écarter.
Reste France - Pays-Bas (1-4). La suite de l'Euro avait été du même tonneau, avec un France - Italie de sinistre mémoire (0-2). Capacité de rebond: zéro. France - Mexique ? Sans commentaire. Le match était encerclé par une défaite amicale en Chine (0-1) et une déroute contre l'Afrique du Sud (1-2). Il était sûrement le moins imprévisible de notre "short list". Capacité de rebond : zéro là aussi. Il nous reste France - Autriche, sûrement le pire match d'une équipe de France qui m'ait été donné à voir en quinze ans de carrière, avec ( c'est le hasard), déjà, Mexès et Nasri en "héros" involontaires. Revenons y... Cette fois, après l'Euro 2008 et dans la foulée d'une prestation si pathétique, les Bleus avaient livré une performance très valable contre la Serbie (2-1) et pris trois points décisifs dans la qualification future.
Cet enchaînement - même s'il est intervenu dans un contexte diamétralement différent - rappelle un peu celui d'il y a vingt mois, entre la défaite contre la Biélorussie (0-1) et la victoire en Bosnie (0-2) pour les qualifications de cet Euro. Ces deux petits précédents nous enseignent que la réaction est un scénario auquel on peut malgré tout se rattacher. Dans les deux cas, il y avait eu une réponse tactique forte aux difficultés posées, avec changements de casting et de système de jeu. Dans les deux cas surtout, il y avait eu une équipe qui avait mordu dans la rencontre avec l'instinct de survie et le sens de l'honneur (ou la peur?) qui l'avait conduit à retrouver tous les fondamentaux envolés.
L'équipe de France de foot n'a jamais réalisé un enchaînement si "gaulois" dans une grande compétition. C'est une anomalie historique qu'elle a les moyens de réparer magnifiquement samedi contre la grande équipe de son époque. Elle en a les moyens : je ne renie rien de la précédente chronique sur la valeur du virage pris contre l'Ukraine et la capacité d'émancipation de ces Bleus par rapport à tous les freins qui les ont lestés jusqu'ici. Contre l'Espagne, il lui faudra, en plus de ce package, de la réussite. Mais la réussite se provoque. Rien de tel qu'un match avec réputationn en jeu une dose de French flair pour attirer ses faveurs.
Cédric ROUQUETTE
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