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Deschamps, l'homme qui ne fixe pas de limites
10/07/2012 - 14:24

Deschamps, l'homme qui ne fixe pas de limites

J'ai eu droit à quelques interpellations sur Twitter récemment : "M. Rouquette, Deschamps à la place de Blanc, bonne chose ou pas?". En 140 signes, chers followers, c'était trop me demander. Pour Baup à l'OM, j'ai trouvé la formule ("une prise de risques des deux côtés"), mais pas pour Deschamps à la tête des Bleus. J'aurais pu tenter des généralités du genre : "Seuls les résultats le diront", ou "c'était son destin". Je n'aurais pas eu tout à fait faux semble-t-il. Un trait d'humour comme "Pour Ben Arfa, pas exactement" aurait constitué une bonne porte de sortie. Mais je n'ai rien trouvé de lapidaire pour résumer un avis qui, comme je vais vous le faire partager ici, n'est pas extrêmement tranché.

La première chose que je voudrais souligner, c'est que répondre à cette question revient à banaliser le départ de Laurent Blanc. Or, il n'allait absolument pas de soi. Je persiste à penser qu'il était évitable. Blanc n'avait pas fini de façonner son équipe. Personne n'imaginait sérieusement qu'il puisse achever sa reconstruction en deux saisons après avoir récupéré un amas de ruines en 2010. Il semble être parti pour de mauvaises raisons, une guéguerre des périmètres avec Noël Le Graët, et on ne saura jamais où il aurait pu mener son projet. La seule vraie bonne raison qui ait pu faire de ce départ un événement légitime, c'est que Laurent Blanc ait senti qu'il ne retrouverait plus jamais une autorité suffisante sur le groupe après l'Euro. Si tel est le cas, inclinons-nous devant sa décision. Et si tel est le cas, cela situe l'ampleur du travail de Didier Deschamps...

Comme Jacquet en 1994

Sur le fond, Deschamps était la meilleure solution sur le papier et de très loin. Aucune autre raison n'explique que la FFF ait estimé qu'il était urgent d'attendre la fin de la réflexion de l'ex-entraîneur de l'OM, quitte à se laisser dicter le calendrier. En cas de refus de Deschamps, Noël Le Graët aurait certainement trouvé un sélectionneur, comme il l'affirmait il y a une semaine, mais aucun doté d'une telle légitimité. Comme Blanc en 2010, Deschamps prend le poste avec sa stature d'ex "champion de tout" en 1998 et 2000, plutôt que sur la foi de son oeuvre des dernières semaines à Marseille. Pourtant, Deschamps n'est pas un personnage qui fait l'unanimité. Ses options techniques et son idée du jeu sont souvent caricaturées. C'est un personnage complexe, qui ne suscitera jamais d'adhésion totale du plus grand nombre, mais autour duquel il existait un consensus latent avant sa nomination. Toute autre candidat aurait démarré avec moins de virginité, sans d'ailleurs que cela n'engage l'avenir : en 1994, quand il avait été définitivement nommé, Aimé Jacquet ne suscitait pas l'adhésion de grand monde.

Des trois précédentes expériences de Deschamps comme entraîneur, il faudra retenir deux points communs.

1/ Il en est ressorti dans des conditions difficiles. Le contrat deux ans + deux aura du mal à nous soustraire d'un divorce compliqué, cela semble dans le patrimoine biographique des personnages de cette trempe et, de toute façon, de Lemerre à Blanc via Santini en passant par Domenech, l'usage montre qu'il n'y a pas de formule miracle.

2/ A un moment, chacune de ses équipes a obtenu des résultats brillants, voire au-dessus de leur potentiel réel. Deschamps a pour nature de ne fixer aucune limite à ses équipes et cela finit généralement par se traduire sur le terrain. Sur TF1 lundi, il s'est bien gardé de répondre "non" quand il lui fut demandé si la France serait en mesure d'être championne du monde en 2014. C'est inabordable sur le papier aujourd'hui, mais on n'empêchera jamais un Deschamps de tendre vers de si hautes ambitions s'il est qualifié.

A l'heure où nous écrivons ces lignes, Deschamps est en train de finaliser les contours du staff qui va l'accompagner. Sur le chantier purement technique qui le verra délivrer sa première liste des 23 en plein coeur des JO, rien n'a encore filtré de concret.  DD a eu jusqu'ici un discours suffisamment large pour que chacun comprenne ce qu'il veut sur le maintien de l'héritage de Blanc ou une réorientation vers plus de pragmatisme.

Deschamps est beaucoup plus attendu sur le plan du respect des règles et de l'image des Bleus. C'est son premier sujet de préoccupation depuis que la FFF lui a tendu la perche. Chacun a retenu de la conférence de presse d'hier que les joueurs "n'auraient plus le droit à l'erreur". Très bien, mais l'avaient-ils à l'Euro ? Les quatre joueurs controversés pour leur comportement avaient-ils compris qu'après Knysna, il restait encore deux ou trois jokers à griller sur le plan disciplinaire ? On n'a jamais fait boire un âne qui n'avait pas soif et Deschamps me semble ici relativement démuni pour faire mieux qu'avant.

Le pouvoir des joueurs

Pour peu, et pour la première fois de ma carrière, la situation de l'équipe de France me donnerait envie d'être "platinien". Vous savez, cet ex-brillant numéro 10 qui prétend grosso modo que les entraîneurs ne servent à rien et que tout dépend en réalité des joueurs (pour ceux qui l'ont raté, lire son entretien dans France Football sur Séville 82, le passage où il explique très sérieusement comme il a réorganisé l'équipe à tel ou tel moment du match, tout en niant l'instant d'après avoir empiété sur le périmètre du sélectionneur). Je n'ai jamais adhéré à ce point de vue. Jamais. Sauf peut-être là.

Le "cadre", tant de fois vanté qui devrait permettre aux joueurs de ne pas sortir des clous, les outils pour comprendre qu'ils allaient à l'Euro pour représenter un maillot plus que pour se servir eux-mêmes, les joueurs les avaient sous l'ère Blanc. Tous. Ils ont simplement refusé de s'en servir. Avec Deschamps, le message restera le même. Eux et eux seuls décideront de prendre (ou pas) cette direction comme une chance. Blanc et Deschamps, marqués par leur expérience de 1998 et 2000, ont en commun le goût pour un sens collectif très poussé mais aussi pour les joueurs talentueux qui peuvent faire basculer les rencontres. Avec DD, l'expérience aidant, le curseur pourrait pencher plus nettement dans la première catégorie que dans la seconde. Blanc est toujours resté dans l'entre-deux.

L'échec ou la réussite du sélectionneur, sur ce plan et sur les autres, chacun ne pourra le mesurer qu'en 2014, au moment de la Coupe du monde au Brésil. L'essentiel serait que DD arrive à ne pas prendre la même décision que Blanc après deux ans de mandat. Car l'échéance qui doit guider les pas de Deschamps et des joueurs, avec ce contrat reconductible, c'est celle de l'Euro 2016 en France. Benzema aura 29 ans, Martin 28, M'Vila 26, Varane 23. Cela fera - sauf miracle au Brésil - seize ans qu'elle n'aura plus soulevé de trophée international et le délai pourrait commencer à paraître longuet. Deschamps est bien l'homme qui a ramené des trophées à Marseille après dix-sept ans de disette... "Deschamps à la place de Blanc, bonne chose ou pas?", disait-on en ouverture. Quand on se met à faire ce genre de rapprochement, c'est que l'avenir inspire confiance. Donc oui : bonne nouvelle.

Cédric ROUQUETTE
Twitter : @CedricRouquette

 
 
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