Rédacteur en chef d’Eurosport.fr, longtemps grand reporter sur tous les stades d’Europe, il décrypte l’actu du football et ses coulisses, de la dernière variante du 4-4-2 aux intrigues qui secouent les instances.
Les Bleus toujours entre deux chaises
Je l'avoue, plus le temps passe, plus je fais partie des déçus de France - Angleterre. Je ne parle pas du résultat (tout est possible après le match nul), je ne parle pas du niveau de jeu des Bleus (encore que, on va y revenir), je parle de la vérité qui (n')est finalement (pas) sortie de cette rencontre. Dans la foulée d'une campagne de préparation réussie, ce match devait être celui qui ferait basculer les Bleus du bon ou du mauvais côté, celui qui devait valider le projet de jeu ambitieux de Blanc ou lui indiquer qu'il avait touché ces limites, avec ce groupe, à ce niveau de la compétition. L'Angleterre en mode Hodgson, ou en mode Chelsea, en tout cas en mode ultra-défensif, incarnait tout ce que l'équipe de France n'avait pas aimé ces deux dernières années (Biélorussie, Luxembourg, Etats-Unis...) et tout ce qu'elle avait vocation à contrer désormais. Elle l'incarnait à un niveau supérieur : cette équipe, sous Capello, mais avec la même philosophie, avait fait tourner l'Espagne en bourrique en novembre dernier (1-0). Ce qui n'était pas possible il y a un an contre la Biélorussie allait-il l'être face à une nation majeure ? On pensait que oui. On allait savoir. Et puis non, finalement, on ne sait pas grand chose de nouveau. La reconstruction se joue toujours là, sous nos yeux. La France de Blanc n'est toujours pas passée au révélateur...
Commençons pas ce qui va, ce qui stimule, ce qui réchauffe les yeux. D'abord l'attitude. C'est symbolique, anecdotique, risible même si vous voulez, mais j'ai adoré entendre que la chaleur n'était pas un paramètre à mettre sur le tapis pour expliquer les échecs, puisqu'elle avait gêné les deux équipes. En 2008, contre la Roumanie, par un impeccable 25°C printanier, les Bleus avaient sorti l'argument des "premières chaleurs" pour expliquer le désastreux 0-0. Nous sommes à mille lieues d'une équipe qui se ment à elle-même et c'est tant mieux. Bravo aussi au maintien des intentions de jeu en territoire hostile. Je n'ai jamais fait partie, même après Allemagne - France (1-2), de ceux qui demandaient une réorientation de l'identité de l'équipe vers quelque chose de plus restrictif, au motif qu'on attendait encore le Iniesta français et le Xavi de la L1 qui rendraient le projet de Blanc possible. Le froid réalisme de Raymond Domenech avait trop été brocardé en son temps pour qu'on demande subitement à Blanc de s'approprier cette doctrine.
On s'arrête là pour les constats réconfortants. La série de 22 matches sans défaite ? Bof. L'Allemagne a perdu il y a dix jours contre la Suisse (5-3) mais elle a dominé le Portugal (1-0) et sa série de deux matches sans défaite ne la rend pas moins crédible que les Bleus à l'heure où nous écrivons. J'ai toujours en tête le précédent de l'Euro 2004... Les deux ans de mandat de Jacques Santini avaient été tout ce qu'il y a de plus brillant avant le quart de finale perdu face à la Grèce (0-1) : 22 victoires, 4 nuls et une seule défaite avant de livrer le non-match de Lisbonne qui fige pour tout le monde son héritage à la tête des Bleus. Une série de 21 matches sans défaite, seulement 3 nuls au moment d'arriver à ce quart, une série historique de 14 victoires consécutives entre le printemps 2003 et le printemps 2004. Pour rien : le souvenir d'un gâchis intégral. La série actuelle est fragile. Elle constitue surtout un argument offert aux adversaires des Bleus pour grossir l'opposition.
Espagne - Italie, c'était un autre sport
Au rayon des déceptions et des questionnements, il y a d'abord la qualité fondamentale du match. Je n'ai pas vu tous les matches depuis l'ouverture de l'Euro, mais ce France - Angleterre ne relevait pas exactement du même sport qu'Espagne - Italie la veille par exemple. Sur l'intensité et la qualité technique, le match entre nos deux voisins peut être considéré comme un modèle dont France - Angleterre était très loin. Il n'est pas exclu que les Bleus aient affronté l'équipe la plus faible du groupe. On peut par exemple disserter sur la légèreté conjuguée d'Evra, Lloris et Diarra sur le but de Lescott, l'Angleterre fut beaucoup plus incompétente encore sur le but de Nasri. Pour une équipe qui avait la prétention de quadriller le terrain en mode Chelsea, les mètres et secondes offerts sur un plateau, aux Bleus, à vingt mètres du but de Hart ont été une offrande impardonnable. Sur le plan offensif, on n'est pas sorti de la désagréable impression que l'équipe improvise beaucoup dans ses phases de possession. Consignes de Blanc ou pas, l'axe a été terriblement engorgé, une nouvelle fois. Trop peu de solutions de passes, trop peu de mobilité autour du porteur et cette sensation constante que nos Bleus portent plus le ballon qu'ils ne créent du désordre chez l'adversaire.
Quelques mots, aussi, sur la liberté, visiblement absolue, accordée à Nasri et Benzema dans leur placement, pour le plus grand déséquilibre de l'équipe. Avant de gagner l'Ukraine, Nasri s'était agacé d'une question à Clairefontaine sur son positionnement en équipe de France. Il avait expliqué qu'il évoluait sur les côtés avec son club depuis quatre ans et que c'est là qu'il avait désormais plus de repères. Cela ne l'empêche toujours pas de lorgner explicitement vers un rôle de meneur axial où, malgré une influence croissante, il donne toujours l'impression de ne pas avoir toutes les clefs. Je ne parlerai pas plus ici de Nasri et de son geste, sauf pour souligner qu'il a à mes yeux conduit beaucoup de confrères à survaloriser la prestation du joueur de City lundi. Quant à Benzema, qui - comme Nasri et tous les autres joueurs de ballon - a une tendance naturelle à reculer chercher les ballons quand ceux-ci ne viennent pas, je suis troublé par la complaisance avec laquelle ses multiples décrochages sont évalués. Anelka a fait l'objet (à juste titre) de commentaires beaucoup plus abrasifs pour les mêmes types de refus de son rôle de pointe à la Coupe du monde 2010. Je ne confonds ni la forme dans la façon de l'exprimer (Benzema se bat...), ni l'attitude des deux joueurs, ni le projet de jeu des deux sélectionneurs (celui de Blanc exige plus de mobilité), mais il est évident que Benzema a beaucoup trop battu en retraite face aux Anglais. Les quelques compensations entrevues, rares, inefficaces, les Bleus s'étant peu projetés vers l'avant, n'y ont pas changé grand chose.
Le match contre l'Ukraine, une équipe qui ne pourra pas défendre, et qui n'a pas ça dans ses gènes, s'annonce sur le papier comme beaucoup plus favorable à cette équipe de France joueuse, fraîche et ambitieuse malgré ses lacunes récurrentes. Reste à voir comment Lloris et ses partenaires sauront grandir dans une ambiance exceptionnellement électrique, sinon hostile, avec un air de quitte-ou-double. Les souvenirs d'une équipe de France évoluant face au pays organisateur dans une grande compétition ne sont pas exactement réconfortants (Angleterre 1966, Argentine 1978, Suède 1992, Afrique du Sud 2010...), mais ça peut changer. Tiens, ça nous fait penser au souhait qu'avait exprimé Raymond Domenech en 2007, d'aller jouer la qualification pour l'Euro 2008 à Kiev, face à un adversaire direct toujours en course. Le sélectionneur estimait que les équipes pouvaient se révéler à elles-mêmes dans ces circonstances extrêmes. La victoire de l'Italie en Ecosse en avait décidé autrement et transformé le match en hivernale partie amicale (2-2). Quatre ans et demies plus tard, nous y voilà, en plus grand. Nasri, Benzema, Ribéry étaient déjà là, en train de prendre leurs marques avec les exigences de sélection : l'heure est venue de franchir le cap. L'Ukraine sera lui aussi un match pour basculer du bon ou du mauvais côté. Comme l'Angleterre. En plus grand.
Cédric ROUQUETTE
http://www.twitter.com/CedricRouquette
























