Malouda et autres malentendus

Malouda et autres malentendus
le 05/06/2012 à 16:58

En entendant Florent Malouda dire, à la veille de France - Estonie, qu'il faisait des sacrifices pour le bien de l'équipe de France, peut-être que certains parmi vous ont eu envie de verser une larmichette pour le milieu de terrain des Bleus. Remarquez, en employant ces termes-là pour faire comprendre qu'il avait intériorisé son nouveau poste de milieu relayeur, Malouda était déjà en progrès par rapport à sa précédente conférence de presse de Clairefontaine où, même sous la torture, il ne semblait pas disposé à être en accord avec Laurent Blanc sur le fait que ce poste de milieu plus en retrait était celui auquel, à 32 ans, il devait se construire un avenir. Florent Malouda, 76 sélections, sera donc, jusqu'au bout de sa carrière internationale, titillé sur la question hyper-sensible de son utilisation sur le terrain et de son registre. Question centrale qui l'aura probablement empêché d'aller au bout de son potentiel et d'être respecté comme il devrait l'être. Malouda est la victime consentante d'un malentendu qui dure depuis six ans. Seule nouvelle tête de l'équipe-type alors finaliste de la Coupe du monde en Allemagne (avec Ribéry), Malouda n'a jamais, depuis, eu la même importance et le même rendement en sélection qu'à l'époque, faute d'avoir trouvé ou assumé sa place. Une anomalie que l'Euro 2012 peut et doit corriger.

Deux "idées" de Florent Malouda se battent en duel dans nos têtes. Celle du "joueur du futur" promu par José Mourinho lorsqu'il l'a recruté à Chelsea : un joueur offensif capable d'avoir de l'impact offensivement et de travailler dans le couloir, au service d'un jeu collectif capable d'étouffer l'adversaire à petits feux. C'est le côté pile, celui que le Guyanais a touché lorsqu'il était le complice de Didier Drogba à Guingamp (10 buts en 2002-2003), lors de sa meilleure saison lyonnaise (2006-2007) et lors des deux saisons de Carlo Ancelotti à Chelsea (entre 2009 et 2011). Côté face, il y a cette impression, tenace, d'avoir un joueur surcoté, trop peu efficace, aligné envers et contre tout - notamment par Laurent Blanc - malgré une incapacité globale à débloquer les situations au niveau international.

Placardisé sous Domenech, milieu droit sous Blanc...

La carrière internationale de Florent Malouda, c'est à ce jour une succession de péripéties qui l'ont empêché d'être totalement à l'aise dans le rôle qu'on lui avait promis. Il est sorti de l'Euro 2008 abimé par les critiques et placardisé pendant neuf mois pour reproches publics adressés à Raymond Domenech sur son honnêteté intellectuelle. Mais il est revenu, faute de concurrence. Il est en revanche sorti de la Coupe du monde 2010 avec une certaine virginité, une virginité comme toute étonnante dans la mesure où le débat sur son positionnement et sa façon très individuelle d'envisager son implication avaient encore rythmé la compétition. Depuis, identifié d'emblée par Laurent Blanc comme un des rares puits d'expérience de son groupe, il a été aligné côté droit plutôt que côté gauche pour faire la place à Franck Ribéry. Malouda a fait comprendre la profonde réserve avec laquelle il accueillait ce choix. Exactement la même que celle qu'il oppose, aujourd'hui, à l'idée qu'il est meilleur reculé. La même réserce, en somme, que celle qu'il a envie de poser là où on veut le fixer en sélection.

Cette idée selon laquelle, en vieux sage de la cause tricolore, il sera plus utile à travailler au coeur du jeu plutôt qu'à chercher à faire la différence devant, heurte de plein fouet une sensibilité qui brûle en lui depuis la Coupe du monde 2006. Au retour d'un tournoi réussi - il a provoqué le penalty français de la finale, il fut un titulaire indiscutable malgré une anesthésie générale en début de compétition - Malouda avait décidé, attiré par la lumière à Lyon et avec les Bleus, qu'il serait désormais plus décisif, qu'il évoluerait plus près de la surface, qu'il marquerait plus de buts. Ce faisant, il a suscité avec Gérard Houllier et Raymond Domenech des crispations plus ou moins ouvertes mais réelles. Plus près du but, Malouda bouchait moins son couloir. Plus près du but, Malouda empêchait son équipe d'écarter le jeu comme un faux ailier doit le permettre. Plus près du but, la faiblesse relative de sa capacité à dribbler desservait son rendement offensif. Plus près du but, Malouda fuyait en quelque sorte l'utilisation à plein régime de son principal atout : son abattage défensif quasiment sans égal dans le football européen pour un joueur offensif. S'il y a un vrai "plus" Malouda, il a toujours été là. C'est ce que ses entraîneurs souhaitaient mettre en valeur, au corps défendant d'un joueur attiré par le but et la passe décisive. Déjà, à son arrivée à Lyon, ce n'était pas un hasard si Paul Le Guen lui avait demandé de dépanner au poste de latéral gauche. Déjà, Malouda avait officiellement grincé.

Attendu là où il n'a pas envie d'être

L'Euro 2012 n'est pas parti pour dissiper ce malentendu. Une nouvelle fois, peut-être plus franchement que jamais, le Guyanais est attendu là où il n'a pas tellement envie d'être. Tout dépendra de sa capacité à l'accepter et à rendre à son sélectionneur tout ce que celui-ci attend. C'est une opportunité exceptionnelle : Malouda sort d'une saison compliquée, mais il est frais et il vient de participer à la conquête de la Ligue des champions. Blanc semble prêt à lui servir sur un plateau une place centrale dans le "coeur du jeu" qui fait et défait les matches au plus haut niveau. Malouda est celui qui peut changer le profil du milieu français en lui donnant une assurance que l'expérience des M'Vila et autres Cabaye ne peut lui offrir, et en ajoutant une dose d'impact parmi des petits profils. Plus axial, il aura la profondeur face à lui, et quelques occasions de faire parler sa puissante frappe de balle, comme il l'a fait face à la Serbie. Ça fonctionnera s'il se sent individuellement valorisé par la fonction, ce qui n'était le cas ni en 2008 ni en 2010.

On citera cette scène fondatrice pour bien cerner le rapport de Malouda avec l'équipe de France, et l'absence de certitude qu'il faut avoir sur la réussite de la greffe. Septembre 2010, deux mois après Knysna, les Bleus sont un champ de ruines, et tout le discours de la reconstruction est axé sur la primauté absolue du maillot bleu par rapport aux joueurs, fussent-ils des stars. A Clairefontaine, Malouda explique à quelques journalistes qu'il n'a pas envisagé d'arrêter sa carrière internationale car il pense qu'un joueur "a besoin de sa sélection pour réussir sa carrière". Relisez bien : un joueur a besoin de sa sélection. Bon, normalement, c'est l'inverse... Mais si la sélection n'est pas prête à se sacrifier pour la carrière de Florent Malouda, peut-être que la mayonnaise prendra si l'effort est fait dans l'autre sens. C'est ce que Laurent Blanc exige aujourd'hui de son joueur le plus expérimenté.

Cédric ROUQUETTE
http://www.twitter.com/CedricRouquette

Chroniques
Cédric Rouquette

Ancien rédacteur en chef d’Eurosport.fr, longtemps grand reporter sur tous les stades d’Europe, il décrypte l’actu du football et ses coulisses, de la dernière variante du 4-4-2 aux intrigues qui secouent les instances..