Rédacteur en chef d’Eurosport.fr, longtemps grand reporter sur tous les stades d’Europe, il décrypte l’actu du football et ses coulisses, de la dernière variante du 4-4-2 aux intrigues qui secouent les instances.
Messieurs, prenez en de la graine
J'avoue, je fais partie des 7000 et quelques twittos "à la seconde" qui ont contribué à établir, dimanche soir, un record auquel la Coupe du monde féminine n'était a priori pas prédestiné, celui d'événement le plus commenté en direct de l'histoire sur le réseau social de micro-blogging. Comme des tas d'autres journalistes ou fans de foot, l'excitation du moment, la qualité du spectacle, le suspense, ont débouché sur une sorte de besoin compulsif de partager une forme d'étonnement et de jubilation sur la qualité du tournoi en général et de la finale Etats-Unis - Japon. Et dire que deux heures plus tôt, je n'excluais pas de me livrer tout cru à Brésil - Paraguay...
Lundi, dans notre traditionnel debrief du lundi, l'un d'entre vous a demandé à Jean-Luc Arribart, notre expert maison, s'il avait des a prioris sur le foot féminin avant la compétition. Il avait répondu : "oui, négatifs", avec un certain courage. Si on m'avait posé la question, j'aurais dû répondre, "non, aucun", ce qui n'est pas plus glorieux puisque cette absence était le résultat direct d'un manque fondamental d'intérêt. Celui-ci était à la fois personnel, assumé, mais aussi professionnel puisque, chers amis, avouez avec moi que vous ne mettiez pas une pression démesurée sur nos rédactions pour étancher une soif d'infos sur le foot féminin. Les tentatives effectuées en dix ans de carrière n'avaient jamais trouvé de véritable écho.
Quelques idées remises en place
Dans l'année encore, un journaliste de notre rédaction souriait de cette citation attribuée à un joueur de D2 argentine : "Le football féminin, ce n'est ni du football, ni féminin". Une citation qui, après cette Coupe du monde 2011, rejoint dans l'histoire celle de la tante de John Lennon maugréant dans une banlieue de Liverpool au coeur des années 1950 : "Ce n'est pas avec cette guitare que tu vas gagner ta vie". Jusque là, et en écartant une première forme d'éveil né des deux finales de Lyon en Ligue des champions (dont une gagnée), j'avais véritablement été confronté au football féminin à trois reprises : en 2004 lors du match du centenaire de la FIFA puis lors de deux finales du Challenge de France (la Coupe de France féminine), auxquelles j'avais assisté en lever de rideau de matches des Bleus (sans "e"). En caricaturant à outrance, ces événements avaient installé l'idée que le foot féminin était
- Très naïf sur le plan tactique, parfois peu 'regardable' sur ce plan, pour employer un terme fort ;
- Très inégal sur le plan technique, avec l'impression que se côtoyaient là des joueuses du dimanche avec qui il était possible de rivaliser et d'authentiques talents ;
- Très impressionnant, malgré tout, sur le plan de l'intensité physique, impression ô combien validée en Allemagne par les athlètes de haut niveau qui y ont participé.
Sur les deux premiers points, mesdames nous ont remis les idées en place. Il n'est, à mes yeux, pas contestable que les joueuses du Mondial se sont hissées à un niveau technique remarquable. On parle ici de technique pure : c'est-à-dire d'aisance avec le ballon sur les gestes de bases. Contrôle, conduite, passe, justesse des jugements et des actions. Les grigris et les gestes inouïs, comme chez les hommes, restent la signature d'une toute petite minorité, et ce n'est pas ça que j'appelle la qualité technique... Les joueuses ont aussi atteint un niveau collectif - plus que purement tactique - très mature, sans lequel le Japon, par exemple, ne serait pas resté debout en finale. C'est le fruit d'heures d'entraînement et d'une véritable professionnalisation. Et cela ne fait visiblement que commencer.
Un avant et un après
J'avoue aussi, je fais partie des twittos qui ont surfé sur la qualité de la finale pour prier les homologues masculins des joueuses - ceux de L1 notamment - de méditer ce que nous voyions là afin de purger les mâles championnats de ce qui nous en éloigne de temps en temps : la frilosité, le mauvais esprit et le vide émotionnel de certains combats à la petite semaine. C'est à peu près aussi absurde que demander à Gaël Monfils de s'inspirer de Marion Bartoli, j'en conviens, mais cela signifie au moins que les femmes de ce Mondial ont touché du doigt une certaine pureté du football dans ce qui fait qu'il nous enchante depuis des années. Cela vaut tous les titres. Peut-être, sur Eurosport, avons-nous aussi été confortés dans cette impression par les images que Jérôme Vitoux nous ramenait quotidiennement de l'intérieur du groupe France. Toutes les pitreries que les staffs techniques - des Bleus ou des autres - cherchent à nous faire gober à longueur de compétition sur la nécessité de s'isoler, de ne pas lire la presse, de s'entraîner à huis-clos, en un mot de chasser l'enthousiasme, tout cela était balayé par la pure joie de jouer que nous pouvions relever sur nos écrans.
Je ne voudrais surtout pas que cette chronique laisse l'impression que le football féminin est devenu l'alpha et l'oméga du sport le plus populaire de la planète, ni que je prends l'engagement solennel d'en suivre chaque développement à partir de ce jour. Je pressens que, un peu à l'image de ce que subissent les champions olympiques de sports confidentiels célébrés tous les quatre ans, mais réduits au silence dans l'intervalle, nos joueuses vont retomber pour quelques moins dans une forme d'anonymat. Une certitude cependant : il y aura un avant et un après Mondial 2011. Le football n'est plus, comme par exemple le rugby, une discipline regardée avec suspicion quand elle est pratiquée par les femmes. Mais comme le basket, le handball, le tennis ou volleyball, il est un sport qui se conjugue naturellement au féminin. Et c'est irréversible.
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