Ajax champion sur son 31 !

Ajax champion sur son 31 !
le 03/05/2012 à 10:45

Au milieu du final grandiose en Liga, Serie A et Premier League, la modeste Eredivise a consacré l’Ajax Amsterdam. L’équipe de Frank de Boer a récidivé et décroché le 31ème titre de champion de son histoire. Hommage…

Comment naît la passion foot ? A la base, pas évident : pas de footeux dans la famille, peu de foot à la télé et pas de petits copains qui tapent le cuir. Reste le hasard qui fait très bien les choses. Comme habiter à 500 mètres du vieux stade de Colombes… Un après-midi, une marée humaine gigantesque, blanche et rouge, déferle dans mon quartier. « Ajax, Ajax » : on n’entend que ce mot-là. Tous ces gens très sympathiques avec casquettes et drapeaux blanc et rouge venus de nulle part et qui parlent une drôle de langue c’est « Ajax ». C’est sûrement pour un match de foot puisque toute cette marée se dirige vers le Stade. J’ai 5 ans et le foot, j’y connais rien… Plus tard, je découvrirai qu’en ce mois de mars 69, Ajax et Benfica disputaient à Colombes un match d’appui après égalité parfaite 3-0 pour Benfica à Amsterdam et 3-0 pour Ajax à Lisbonne. Ce jour-là, une équipe et un joueur, Johan Cruyff, se sont révélés au monde en battant le grand Benfica d’Eusebio 3-0 et se qualifiant pour la finale de C1 qu’ils perdront 4-1 contre l’AC Milan. Deuxième souvenir marquant, mai 1973, finale télévisée de Coupe des Clubs Champions (ancêtre de la Ligue des Champions) entre Ajax et Juventus. J’y connais toujours rien au foot mais je connais mieux « Ajax ». On ne parle partout que de cette équipe de foot. Pour Noël ou pour leur anniversaire les « grands » veulent tous le maillot d’Ajax déjà mythique, bande rouge sur fond blanc. Et puis il y a « Kruif », star du foot qui éclipse le seul nom foot pourtant connu de tous, Pelé. Ajax bat Juventus 1-0 et soulève cette grande coupe. A la fin, je ne comprends pas : les vainqueurs ont enfilé le maillot rayé noir et blanc des perdants. C’est Ajax ou la Juventus qui a gagné, nom de d… ? L’année suivante, Coupe du Monde 74 en Allemagne : je suis devenu foot entre-temps et comme la planète entière je succombe au « football total », à la féerie Oranje animée par une sélection néerlandaise dont le coach (Rinus Michels) et la plupart des joueurs sont issus de l’Ajax. Comme beaucoup d’allumés de la footosphère j’appartiens à vie à cette génération seventies « Ajax et Pays-Bas ».

Un doublé signé « FDB »

Hier soir, l’Ajax a donc décroché son 31ème titre de champion des Pays-Bas. Pas de gros buzz : une petite brève dans l’Equipe de ce matin et sûrement un peu plus dans le France Foot de demain. Normal : l’Eredivisie ne pèse plus très lourd dans le foot européen. Et pourtant l’histoire est belle… Pas foutu d’être champion depuis son dernier titre en 2004, l’Ajax a promu coach un de ses grands anciens, Frank de Boer le 6 décembre 2010. Avec « FDB », l’Ajax renoue avec son identité un peu égarée avec le coach d’alors, Martin Jol. Sous sa houlette, l’Ajax moribond est reparti sur ses bases culturelles : 4-3-3, jeu offensif construit, confiance aux jeunes et gros boulot de formation pour l’avenir. Après une remontée impressionnante, l’Ajax a fini champion à la dernière journée, empochant le 30ème titre de son histoire, synonyme de troisième étoile sur son maillot. Pari gagné pour le novice Frank de Boer avec aussi neuf joueurs issus du centre de formation… Mais l’Ajax connaîtra à nouveau les affres habituels et ravageurs du foot post-arrêt Bosman : après le départ de Suarez et Emanuelson (Liverpool et Milan AC, janvier 2011), De Zeeuw (Spartak Moscou) et Stekenlenburg (AS Roma) quittent le club.

Cette saison, avec le duo mythique De Boer-Bergkamp sur le banc, « Amsterdam » est reparti avec une équipe jeune et talentueuse guidée au milieu à la fois par l’expérimenté Theo Jansen (30 ans), Anita (23 ans) et surtout le jeune et brillant meneur de jeu danois, Christian Eriksen (20 ans en février dernier). Le gardien Vermeer s’est imposé en progressant régulièrement. L’international Van der Wiel est revenu très fort après sa blessure au sein d’une défense dominée par le prometteur international belge, le capitaine Jan Vertonghen, secondé par son compatriote Toby Alderweireld. Devant, retour au club réussie de l’ailier gauche Derk Boerrigter (25 ans), appelé en sélection mais blessé une grande sortie de la saison. Idem pour l’avant-centre islandais Sigthorsson au rendement appréciable, malgré lui aussi une saison tronquée par une longue blessure. Les habituels Siem de Jong et Sulejmani ont, eux, fait le boulot et fini meilleurs buteurs du club. Après un début de saison tonitruant, l’Ajax a payé cher en hiver la fatigue et la déception de l’élimination incroyable en C1 (le 7-1 de l’OL à Zagreb), ainsi que des blessures en cascade de joueurs clefs (Boilesen, Van der Wiel, Boerrigter, Sigthorson). Largué au coeur de l’hiver par le PSV, l’Ajax a encore impressionné par une série de 12 victoires d’affilée, dont celle du sacre hier soir contre VVV Venlo, 2-0 à l’ArenA.

Club moyen mais référence mondiale

En 2012, l’Ajax reste l’Ajax… Une grande famille qui s’aime très fort et qui se déchire. Un club qui fait parader hier soir toutes ses équipes de jeunes (des poussins aux juniors) à l’ArenA à la mi-temps d’Ajax-Venlo, sous les applaudissements du public. L’Ajax c’est à la fois la classe fraternelle du duo De Boer et Bergkamp côté scène, et le conflit atomique Cruyff vs Van Gaal en coulisses ! Une sale affaire qui s’est poursuivie au tribunal, Cruyff (un des 5 membres du Conseil des Commissaires) contestant la nomination en son absence de son ennemi juré, Louis Van Gaal au poste de directeur sportif. Aux dernières nouvelles, après avoir gagné en justice, Cruyff s’est retiré de lui-même du Conseil mais reste disponible auprès du club… L’Ajax c’est encore et toujours le jeu offensif, la manière, le style, la technique plus que le physique, l’intelligence, le jeu dans les couloirs avec deux vrais ailiers. Même inférieur sur le papier ou sur le terrain, l’Ajax ne se renie jamais et continue de construire et d’attaquer, quitte même à en prendre 6-4 à Utrecht. Ces quatre buts marqués entretenant quand même pour plus tard la machine à marquer et à gagner : à une journée de la fin, 90 buts en 33 matchs et pas un seul 0-0 (le foot hollandais a banni le 0-0…) ! J’en avais déjà parlé aussi : en C1, contre la machine de guerre du Real, l’Ajax a offert une bien meilleure résistance que l’OL. En C3, les Ajacides ont battu MU 2-1 à Old Trafford. Certes, le 0-2 à l’aller avait mis Manchester sur les bons rails, reste que la démonstration des Ajacides a failli éliminer les Red Devils (2-1, dont 10 dernières minutes très chaudes pour MU).

Avec ses deux titres consécutifs, l’Ajax de FDB a donc renoué pour le meilleur avec la génération Van Gaal à laquelle il a d’ailleurs appartenu (dernier champion consécutif 1994-95-96), mais hélas !, pour le pire aussi. Le pillage post-Bosman qui dépouille l’Ajax année après année va se poursuivre. Il est quasiment acquis que les joyaux de la couronne vont partir : au moins pour Van der Wiel (pressenti à Valence), Vertonghen (vers Arsenal) et Eriksen (MU est sur l’affaire, ainsi que d’autres grosses écuries européennes). Difficile alors de briller la saison prochaine en C1, compète où les clubs hollandais ne parviennent quasiment plus à accrocher les 8èmes… C’est le drame de l’Ajax, géant du foot mondial au palmarès international extraordinaire, qui se voit supplanté par ses vieux rivaux historiques. Comme le Bayern Munich, mieux aidé par une Bundesliga plus puissante financièrement et sportivement : l’Ajax est devenu désormais trop grand pour les Pays-Bas et trop petit pour l’Europe… Mais l’Ajax ne lâche pas et continue de produire des jeunes prometteurs. Ainsi, lors de la première édition du tournoi « Nextgen » (l’équivalent de la C1 pour les U 19), l’Ajax est parvenu en finale contre l’Inter (battu aux tirs au but) après avoir sorti Liverpool en demies et surtout le Barça en quarts. Et ça joue très bien, je vous le garantis ! Retenez bien les noms de certains d’entre eux : Viktor Fischer (surdoué offensif et créateur danois de 17 ans, présenté comme le nouveau Michael Laudrup), Davey Klaassen (attaquant offensif de 20 ans lancé par FDB en Eredivisie), Ruben Ligeon (défenseur, 20 ans), Jody Lukoki (attaquant, 21 ans), Lesley De Sa (attaquant, 19 ans).

Voilà. Autant aujourd’hui, l’Ajax reste ordinaire au vu de son statut de club moyen à l’échelle continentale mais il entretient le mythe de club toujours légendaire. A travers sa filière et sa formation toujours aussi prestigieuses (l’Ajax Académie reste parmi les meilleures références mondiales avec la Masia) qui innervent encore les grands clubs avec les Chivu et Zlatan (arrivés à l’Ajax à 20 ans), Seedorf, Van der Vaart, Sneijder, Emanuelson, Stekenlenburg, Huntelaar, voire Vermaelen, Babel, Maduro, Heitinga, etc. Et puis la réussite du Barça, c’est un peu aussi la sublimation de l’Ajax, via la filière ajacide prestigieuse Michels, Cruyff, Van Gaal, Rijkaard-Neeskens… Voilà pourquoi, le monde du foot garde toujours un œil attentif à ce qu’il se passe du côté d’Amsterdam.

Chérif Ghemmour