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10/05/2012 - 10:21

Les larmes de Muniain…

Atletico Madrid bat Athletic Bilbao (3-0). Rires des vainqueurs et pleurs des vaincus. Joie extatique du génial Falcao et rivière de larmes du petit Iker Muniain. Alors séance consolation, préparez les mouchoirs !

Aujourd’hui je mets entre parenthèses l’actu chaude comme la lutte finale en L1 (j’y reviendrais) ou la pré liste de Blanc. 65 millions de sélectionneurs « et moi, et moi, et moi » ?  Ben, moi, au milieu, j’aurais bien vu Mavuba-Balmont-Cabaye en équipe de France... Vous n’êtes pas d’accord ? Normal : chacun voit Mehdi à sa porte, comme on dit au Maghreb. Alors laissons Lolo Blanc compter d’abord tout seul jusqu’à 23. Après on en rediscutera.

«Boys don’t cry ». Les mecs ne pleurent pas ? Il ne faut pas prendre à la lettre le refrain de Robert Smith (the Cure). Car à chaque couplet de la chanson, Robert insiste sur le « hiding the tears in my eyes » (« Je cachais mes larmes »). En vrai, les mecs (vous, moi, il, ils) chialent. Et quand ils ne chialent pas, en fait, ils ne font que retenir leurs larmes. Sauf les durs, les vrais ? Oui, même eux ! C’est le foot qui m’a appris ça. Et pas parce que c’est un sport de pleureuses, hein ! Hier soir, quand Diego a inscrit le troisième but de l’Atletico, le petit Muniain a craqué. Alors que le match n’était pas fini, le petit Iker s’est littéralement écroulé en sanglotant face contre terre. Inconsolable, le petit surdoué a pleuré à nouveau toutes les larmes de son corps longtemps après la cérémonie protocolaire, comme tous ses coéquipiers de Bilbao… Y’a longtemps que je n’avais vu autant de larmes à la fin d’un match. Il faut dire que les Basques de l’Athletic Bilbao jouent toujours pour un truc qui dépasse leur sport : l’affirmation d’une fierté identitaire longtemps mise à mal par le pouvoir politique de l’Etat espagnol, notamment sous la dictature impitoyable du Général Franco. L’Athletic Bilbao, c’est politiquement et culturellement mes que un club, comme les Catalans du Barça. La dure loi du sport a aussi meurtri Muniain et ses potes : Bilbao avait déjà perdu une finale de C3, en 1977, contre la Juve (0-1, 2-1). Hier soir, les larmes de Llorente étaient encore celles de la malédiction qui frappe encore et toujours l’équipe de Bilbao.

Glasgow 1976… Les Verts en pleurs. Même Jean-Michel Larqué, le taulier indestructible. Première fois que je vois des hommes (des footballeurs) pleurer. Un Bayern dominé a battu St-Etienne 1-0 sur un coup franc traître de Roth alors que les Stéphanois étaient en train de faire leur mur… L’injustice totale ! Envie de tout casser, de porter plainte à l’UEFA : c’est pas juste ! En fait, les larmes des Verts me feront grandir, elles m’apprendront qu’il n’y à rien faire, que c’est le sport, que c’est comme ça et qu’il te reste que « tes beaux yeux pour pleurer ». La leçon est dure à avaler. D’autant plus qu’avec le foot allemand qui, lui, ne pleure jamais parce qu’il gagne (presque) toujours, ça va pas être évident… Le fameux réalisme contre le romantisme ? Non, le sport, tout simplement : les plus forts gagnent, même si de temps en temps la chance (les barres carrées de Glasgow, Santini et Bathenay), la réussite ou l’arbitrage s’en mêlent un peu. Déjà en 54, contre toute attente la RFA avait battu les géniaux Hongrois de Puskas en finale de Coupe du Monde : déjà les pleurs de Magyars pourtant rois du foot… Séville 82, pas dormi de la nuit. Larmes intérieures, larmes de rage parce que l’immonde Schumacher a défoncé Battiston. La bande à Platoche chiale. La bande de Lino Ventura (venue exprès de France) chiale. Thierry Roland chiale encore le lendemain sur Antenne 2, pas rasé, les yeux rougis derrière des lunettes plus sombres que d’habitude. Dur d’accepter que la Mannschaft était tout simplement plus forte que ces Bleus si magnifiques. Laquelle Mannschaft encore victorieuse contre les Anglais en demies du Mondiale 90 fera éclater en sanglots ce pauvre Gazza (Gascoigne), avec rebelote en finale de l’Euro 96 à Wembley (rivers of british tears).

Mannschaft encore : finale à Rome du Mondiale 90, RFA bat Argentine 1-0. Larmes inoubliables de Maradona… Diego footballeur est un môme qui rit comme il pleure, un festival de larmes à lui tout seul, acteur d’une vie souvent trop grande pour lui. Alors il craque : à l’Olimpico, où il était persuadé que son Argentine battrait l’Allemagne de Mathäus. La tristesse, bien sûr, mais aussi la croyance enfantine (infantile ?) qu’il ne perdrait jamais puisque le sort avait toujours été favorable à l’Albiceleste tout au long du tournoi… Diego pleurera en quittant le Mondial US 94, sanctionné pour dopage à l’éphédrine. Diego pleurera à la Bombonera autant de fois qu’il arrêtera et reprendra sa carrière. Avant d’en finir, les yeux encore noyés du chagrin du môme qui ne veut pas grandir en acceptant que « tout est fini »… Tenez ! Pelé, son rival éternel, est lui aussi un « festival de larmes à lui tout seul ». Plutôt de nature heureuse, Pelé a souvent été dépassé par une vie de gloire des fois trop grande pour lui. Comme Maradona. En 58, il se révèle aussi au monde en pleurant dans les bras du grand Gilmar : 17 ans, champion du monde face à la Suède (5-2), un doublé en finale ! Tout va si vite. Démesuré. Alors il craque… Pelé a fini comme il avait commencé, en pleurant à chaudes larmes lors de son discours d’adieu le 1er octobre 77 au Giant Stadium de New York, après son match jubilé New York Cosmos contre Santos.

Et les autres géants du foot ? Beckenbauer est allemand, quasiment toujours vainqueur : il ne pleurait pas. Juste après la finale de l’Euro 76 perdue aux tirs au but contre la Tchécoslovaquie (cf. la fameuse Panenka), Franz arrêtera net sa carrière internationale. C’était peut-être sa façon à lui de pleurer, les larmes du Kaizer… Johan Cruyff aussi ne pleurait jamais. En 74, après la défaite des Oranje contre la RFA (1-2), déception immense mais pas de pleurs. Comme pour Beckenbauer, le côté nordique-germanique, voire protestant : on ne montre pas ses sentiments en public. Et puis les footeux Hollandais jouent de leur arrogance naturelle jusqu’au bout, en assumant en contrepartie les revers de fortune : hyper heureux quand ils gagnent, dégoûtés quand ils perdent. Peu de place pour les sentiments, peu de larmes, sauf peut-être au Mondial 2010 : les yeux rougis de Robben, Van Bommel, Sneijder. Une troisième finale de coupe du monde perdue, on les comprend… Mais pas d’explosion lacrymale « latine » ! Cruyff, lui,  « retient » tout ça, même si ça été parfois limite. Comme en 96, lors de l’immense standing ovation du Nou Camp le soir de son adieu au Barça en tant que coach (une légère buée au coin de l’œil, sans doute). Ou alors lors d’une cérémonie très émouvante en son honneur à la télé hollandaise il y a quelques années, pour ses 60 ans : en live, une diva black, je crois bien, chantait divinement sur fonds d’images d’archives des grands moments de la carrière de Johan 14… Mais Johan n’a pas craqué. Il a juste remercié d’une voix très, très émue.

Platini n’était pas non plus démonstratif dans sa peine. La pudeur, la froideur du grand champion aussi, ainsi que son côté winner : quand Michel perdait, c’était plus la rage, la haine, pas les pleurs (sauf Séville 82, comme tout le monde). Reste l’un des moments les plus forts de la vie de Platoche. Le 23 mai 1988, dans les vestiaires du stade Marcel Picot, chez lui, à Nancy, juste après le match de son jubilé avec les stars du foot mondial, dont Maradona (et Pelé ? J’ai un doute). Michel s’effondre en larmes. La (petite) mort en direct. Il est assis seul, torse nu, son maillot sur les genoux, la tête baissé secouée de sanglots qu’il masque de ses mains tremblantes : c’est fini. Pour toujours. Michel redevient homme, vulnérable au point de devoir assumer, désormais, comme tant d’autres artistes, qu’on « a été » et qu’on ne « sera plus »… Et les larmes de Thierry Henry, l’an dernier, lors de la cérémonie de sa statue à l’Emirates ? Thierry Henry qui craque en public pour la première fois. Trop fort pour lui, cette preuve d’amour suprême, l’hommage définitif et sincère du peuple gunner. Qui savait exactement que la froideur de Henry, sa soi-disant « arrogance » masquait beaucoup en fait une vieille douleur intérieure : la dureté originelle d’un père footeux lui aussi qui ne lui adressait jamais de compliments quand il était môme. Même quand le petit Titi plantait pourtant 5 buts par match en minimes… D’autres larmes marquantes ? Brésil 82 : Zico et ses potes éliminés par l’Italie de Rossi. Océan de larmes dans les tribunes de supporters (la samba s’arrête) et ce, jusqu’au pays… Les larmes de Boli, bien sûr, à Bari 91 et puis les rires de Boli, à Munich 93… Les chaudes larmes cachées de Zidane juste après la finale du Mondial 98, dans les bras de sa femme et son fils Enzo (ZZ pleure aussi !)… Les larmes de joie et de peine de tous les footballeurs africains, très croyants, souvent aussi très superstitieux, qui jouent eux aussi pour leur peuple, pour leur Histoire encore récente. Un truc parfois très lourd à supporter et qui ici encore dépasse le simple sport : vainqueurs et vaincus de la dernière finale de la CAN 2012 (Côte d’Ivoire et Zambie), on rit, on pleure et on prie… Les pleurs de Bobby Charlton en 66 (Angleterre championne du Monde) et en 68 (MU champion d’Europe) : larmes de joie d’avoir gagner mêlées aux larmes de tristesse en souvenir de tous ses potes du Grand United (les Busby Babes) qui n’ont pas eu comme lui la chance de survivre à la catastrophe aérienne de Munich 58.   

Et vous, quelles larmes vous ont marqué ?

Chérif Ghemmour

 
 
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