Vu de ce côté de l'Atlantique, on mesure mal ce que représente Lance Armstrong aux Etats-Unis. Il est beaucoup plus qu'un sportif, qu'un champion ou même qu'une star. Il est un héros, comme l'Amérique aime les forger et les célébrer. Alors, quand on vient lui expliquer, à cette Amérique, que son héros est un tricheur, elle a un peu de mal à avaler son petit déjeuner. Armstrong n'est pas le premier champion important aux Etats-Unis impliqué dans un scandale, qu'il soit lié au dopage ou non. Mais il tient réellement une place spéciale dans son pays et dans le coeur du public.
Avant Armstrong, le cyclisme n'était rien aux Etats-Unis. Ou presque. Malgré les trois Tours remporté par Greg LeMond entre 1986 et 1990, cette discipline était avant tout perçue comme un loisir. Puis Armstrong est arrivé. Et il a tout changé. Par ses performances, bien sûr, mais plus encore parce qu'il était un "survivant du cancer", comme il se définit lui-même. Il a donc doublement forcé l'admiration de ses concitoyens. Parce qu'il gagnait, tout le temps. Comme doit le faire un Américain. Et parce qu'il avait souffert dans sa chair, comme beaucoup d'autres. C'est cette double facette du personnage, à la fois inaccessible par ses performances et proche de tous par la souffrance endurée (qui dans sa famille n'a pas eu quelqu'un touché par le cancer?) qui rendait Armstrong si particulier.
Livestrong a protégé Armstrong
A travers sa fondation, Livestrong, Armstrong a soulevé des fonds très importants. Environ 500 millions de dollars. Qu'on le veuille ou non, il a été une source d'inspiration pour beaucoup de malades du cancer. Armstrong, c'est une icone. En 2000, son autobiographie s'appelait "It's not about the bike", plaçant dès le début de son règne son parcours d'homme au-delà de sa trajectoire de champion. Tout sauf anodin. D'une certaine manière, Livestrong a fini par protéger Armstrong. Ce n'est sans doute pas un hasard si Nike, vendredi, a réaffirmé son soutien à L.A. Motif? Son rôle dans la lutte contre le cancer. "Nike a l'intention de continuer à soutenir Lance et la Fondation Lance Armstrong, une fondation que Lance a créée pour aider les survivants du cancer", a fait savoir la firme à la virgule dans un communiqué. Si Nike agit ainsi, c'est autant par intérêt que par conviction. L'entreprise sait que le grand public, aux Etats-Unis, n'est pas prêt à supporter la déchéance de son idole.
Il suffit de faire un tour sur les différents médias américains ce vendredi pour prendre le pouls de l'opinion. Les sondages le montrent, ceux qui soutiennent Armstrong, malgré tout, sont bien plus nombreux que ceux qui sont prêts à la condamner. L'immense majorité des commentaires sur les sites internet lui sont favorables. Et parmi les grands médias américains, le raisonnement est à peu près le même. Y compris chez ceux qui le croient coupable de dopage. "Je suis absolument convaincu qu'il s'est dopé mais je suis aussi convaincu qu'il est victime d'une chasse aux sorcières", note ainsi Peter Flax sur CBS. Michael Rosenberg, éditorialiste à Sports Illustrated, dit à peu près la même chose. Oui, Armstrong s'est probablement dopé, mais l'Usada a cherché à régler des comptes. "Si c'était un cas de divorce et si j'étais le juge, écrit-il au sujet du bras de fer entre Armstrong et l'agence antidopage américaine, je donnerais tout l'argent au chien."
Lance Armstrong a écrit dans son communiqué, jeudi soir, qu'il resterait le vainqueur de ces sept Tours, qu'il le savait, que le public et même ses adversaires le savaient. Il table sur ce sentiment. Même si, dans les livres, on lui retire ces titres, le natif d'Austin est convaincu que le public continuera de le considérer comme le vrai vainqueur. Non seulement les derniers évènements n'atteindront que très marginalement sa popularité, mais, via la posture de victime choisie par Armstrong jeudi, elle pourrait même se renforcer. "Je peux me tromper, dit Michael Rosenberg, mais je pense que dans cinq ou dix ans, Armstrong continuera d'être immensément populaire aux Etats-Unis. (...) L'Usada dit qu'il a triché pour gagner des courses cyclistes. Lui dit qu'il essaie de vaincre le cancer. Je pense que beaucoup de gens préfèreront écouter Armstrong."
AFP