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Il était une fois le Tour (13)

Il était une fois le Tour (13)
Par Eurosport

Le 18/07/2009 à 13:45

Le 18/07/2009 à 13:45

Article de Eurosport

Chaque jour, découvrez ou redécouvrez une grande page de l'histoire du Tour de France. Samedi, retour sur le duel entre Jacques Anquetil et Raymond Poulidor au sommet du Puy de Dôme, lors du Tour 1964. Un combat d'une intensité inégalée, peut-être le plus grand moment de l'histoire de l'épreuve.

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S'il ne fallait retenir qu'une étape dans la si longue histoire du Tour, ce serait peut-être celle-là. Jamais la Grande Boucle ne s'est inscrite à ce point au coeur même de sa propre histoire que durant cette ascension du Puy-de-Dôme, le 12 juillet 1964. L'essence même du sport cycliste a trouvé là son apogée dans ce combat inouï entre deux champions d'exception, mais plus encore entre deux hommes à bout de force. Jacques Anquetil et Raymond Poulidor sont entrés dans la légende pour toujours par cet après-midi brûlant sur les pentes d'un volcan d'Auvergne, devant 500 000 personnes sidérées par l'intensité de leur duel.

Ce fut le point d'orgue d'une des plus intenses rivalités qu'ait connue le sport moderne, la plus forte sans aucun doute de la longue histoire du Tour. Tout oppose Anquetil, le Normand froid et à l'allure un peu bourgeoise, et Poulidor, le Limousin fermier. L'inaccessible et Monsieur-tout-le-monde, en somme. Deux caricatures, évidemment. Les deux hommes ont plus de points communs qu'on veut bien leur en prêter. Au coeur des années 60, chacun doit pourtant choisir son camp. La rivalité entre les deux hommes, difficile à appréhender pour qui ne l'a pas connue, a réellement coupé la France en deux, comme aucune campagne électorale n'a réussi à le faire. Elle a brisé des amitiés et ébranlé quelques ménages. C'est donc au Puy-de-Dôme, à 1415 mètres d'altitude, qu'elle a culminé.

Leur sueur se mêlait

Lorsque les deux hommes arrivent dans le Massif Central, le Tour 1964 est d'ores et déjà appelé à devenir un des plus fameux de l'histoire. Anquetil a stressé comme jamais pendant 10 jours, en raison de la prédiction du mage Belline, qui avait annoncé que le Normand serait victime d'un accident mortel lors de la 14e étape. Pour le détendre, son directeur sportif Raphaël Géminiani emmène la veille du jour fatidique son leader à un méchoui, à Andorre. Bien arrosé, dira la légende... (voir Episode 6, Le méchoui d'Andorre) Le lendemain, Anquetil est à la dérive dans le port d'Envalira. Relégué à quatre minutes de Poulidor au sommet, il semble avoir perdu le Tour. Pourtant, à l'arrivée à Toulouse, c'est lui qui prend du temps à un Poulidor bien malchanceux. Une étape de légende, déjà...

Mais le meilleur reste à venir. Le plus fort. Le plus fou. Le Puy-de-Dôme est gravi à deux jours de l'arrivée à Paris. Poulidor compte 56 secondes de retard sur Anquetil. Il doit attaquer. Dans le camp du Limousin, on se veut confiant. Le sage Antonin Magne, double vainqueur du Tour dans les années 30, a poussé Poulidor à reconnaître méticuleusement la montée, une petite semaine avant le Tour. Raymond, consciencieux s'est exécuté. Fort de cette préparation méticuleuse, il doit avoir choisi le braquet idéal et surtout savoir où attaquer exactement... Mais les deux rivaux semblent à la peine. A la dérive, même. Ils tanguent sur la route. Le duel devient ahurissant à 1500 mètres du sommet, lorsque Poulidor et Anquetil viennent se toucher épaule contre épaule, comme deux pistards. Un coude-à-coude insensé, quasi christique. "La sueur des deux hommes semblait se mêler", écrira Jacques Goddet.

Tout le monde a oublié depuis longtemps le formidable grimpeur espagnol, Jimenez, parti chercher la victoire d'étape et la bonification qui l'accompagne. Une bonification qui aurait pu changer la face de l'histoire. Peu importe. A cet instant, il ne reste plus qu'Anquetil, Poulidor, et la France entière entre les deux. Sous la flamme rouge, les deux géants sont encore ensemble. Les supporters de Poulidor piaffent d'impatience. Mais pourquoi n'attaque-t-il pas? A 900 mètres du sommet, le maillot jaune lâche prise. D'abord un mètre. Puis deux. Puis 10. Poulidor est parti. Façon de parler, car le leader de l'équipe Mercier est loin d'être souverain. Disons que le naufrage d'Anquetil est terrible. Pathétique. C'est le kilomètre le plus long de sa vie. A 400m de l'arrivée, le Normand est dépassé par l'Italien Adorni, revenu de l'arrière, qui ne tarde pas à le déposer. Au prix d'un effort désespéré, il parvient à sauver sa première place pour 14 minuscules secondes. Poulidor a encore laissé filer sa chance. 48 heures plus tard, à l'issue du dernier contre-la-montre, Poupou est devancé de 56 secondes par maître Jacques.

Instinct manichéen

"On me parle sans arrêt de cette étape, racontera , bien plus tard, Raymond Poulidor. Pourtant, je n'éprouve pas spécialement de regrets. Je n'étais pas bien ce jour-là. C'est Jacques qui a complètement explosé, pas moi qui ai attaqué. Je n'en étais pas capable." Pourtant, après l'arrivée, Antonin Magne ne comprend pas. Manifestement, son protégé n'avait pas choisi le bon braquet. N'aurait-il pas dû mettre le 26 dents, ainsi qu'il le lui avait conseillé? Il demande à Poulidor quel braquet il avait utilisé lors de sa reconnaissance. Poulidor baisse la tête comme un petit garçon. "C'est que, monsieur Magne, le jour où j'ai voulu la faire cette reconnaissance, la route n'était pas ouverte jusqu'en haut. " Toute la légende de Poulidor tient dans cet aveu. Le perfectionniste Anquetil n'aurait jamais commis un tel impair.

On l'a dit, si les deux champions divergeaient tant par leur comportement que par leur approche de la compétition, les deux hommes méritaient mieux que cette animosité qu'on a voulu monter en épingle. Antoine Blondin a tout résumé dans une de ses chroniques: "Ils vivent dans un monde solidaire, qui devrait, au-delà de l'estime mutuelle, déboucher sur une amitié. Mais leur distribuer les rôles que l'on sait, c'est aveuglément obéir au très ancien et très profond instinct manichéen de distinguer fatalement un bon et un méchant. " Après la retraite d'Anquetil, peu à peu, une nouvelle relation se tissera entre eux. Heureux happy end. "Nous avons perdu 15 ans d'amitié", lâchera un jour le quintuple vainqueur du Tour. En réalité, depuis ce 12 juillet 1964, ils étaient unis par une forme de complicité, de fraternité même, qui transcendait, déjà, tous les clichés.

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