"Désolé, je parle beaucoup." Bradley Wiggins a eu cette phrase au cours de sa conférence de presse samedi à Chartres, au détour d'une (longue) réponse. C'est vrai, le Britannique s'est livré comme sans doute il ne l'avait jamais fait devant un parterre de journalistes. Le lieu (un gymnase aménagé pour l'occasion) ne prêtait pourtant pas forcément aux confidences, mais le futur vainqueur du Tour 2012, libéré par sa victoire dans le chrono, avait décidé de se livrer. Extraits.
Une victoire dans le chrono et la victoire dans le Tour, c'est l'apothéose pour vous aujourd'hui...
B.W. : Oui, aujourd'hui, j'ai vraiment fait un super chrono. Quelle belle façon de finir même s'il reste encore une étape bien sûr. C'était un beau chrono. Je l'avais reconnu au mois de mars, juste avant Paris-Nice. J'espérais être en mesure de revenir au mois de juillet et de me battre pour le maillot jaune. C'est phénoménal. Il y a beaucoup d'émotion, du soulagement aussi.
Comment avez-vous vécu les derniers instants de ce contre-la-montre?
B.W. : Les dix derniers kilomètres, aujourd'hui, ça a été exceptionnel. Il y avait beaucoup d'émotions différentes qui se bousculaient. J'ai eu Sean Yates qui me disait pendant toute la course, "pense à ton travail, pense à tout ce que tu as fait." Il m'a emmené jusqu'à la ligne d'arrivée. Ces derniers kilomètres, c'était l'accomplissement de tout le travail abattu depuis des années. C'est banal de dire que c'est un rêve qui devient réalité, mais en même temps, c'est tellement vrai. Ce n'est plus un rêve, ce n'est plus une ambition, c'est la réalité.
Vous étiez le grand favori de ce Tour après votre saison. Malgré tout, vous avez réussi à gérer la pression et l'attente, qui étaient colossales...
B.W. : Ces trois dernières semaines, j'ai beaucoup pensé à une chose, et ça m'a permis de remettre les choses en perspective: c'est que tout ceci n'est que du sport. Ce n'est pas une question de vie ou de mort et parfois dans le Tour de France, c'est tellement la folie, avec le public, la presse, on perd vite le sens des réalités. Ce qui m'aide, c'est d'être capable de prendre un peu de recul, d'avoir une famille autour de moi. D'avoir ma femme, mes enfants.
Maintenant que ce Tour se termine, que pouvez-vous dire de votre relation avec Chris Froome? Comment s'est passé ce Tour entre vous?
B.W. : Je crois que beaucoup de gens voudraient qu'on en fasse toute une histoire. Mais dans la réalité, tout s'est bien passé. Vraiment. On a encore mangé ensemble ce midi avant le contre-la-montre. Il n'y a aucun problème, pas de tension. Si nous avons été bons, c'est justement parce que nous nous entendons bien. On invente des problèmes où il n'y en a pas, c'est comme ça. Puis, dans un an, peut-être que ce sera Chris qui sera en jaune.
Qu'est-ce qui explique la supériorité de l'équipe Sky sur ce Tour?
B.W. : Ce sont des tous petits détails. On parle de petits pourcentages chez Sky, même si je sais qu'on s'est beaucoup moqué de nous pour ça. Mais, par exemple, nous avons énormément travaillé sur l'hydratation, en apportant un soin particulier à cet aspect des choses. Pareil pour l'alimentation. Avoir un chef qui cuisine chaque jour pour vous afin d'offrir une qualité nutritionnelle à l'équipe, c'est important. Nous avons le souci du détail. Ce travail paie.
Avec votre victoire, le cyclisme fait la Une des journaux en Angleterre. Mesurez-vous l'impact de votre maillot jaune au pays?
B.W. : Non, pas vraiment. Sur le Tour, je vis dans une bulle, un peu coupé du monde. C'est vrai qu'il y a des choses qui filtrent, et puis, avec Twitter ou des choses comme ça, je sens bien qu'il se passe quelque chose. J'ai reçu des messages, notamment de gens du monde de la musique. C'est marrant. Même Joey Barton m'a envoyé directement un message après que je me sois énervé en conférence de presse l'autre jour. C'est bizarre, non, quand on le connait?
Chris Hoy a parlé du plus grand exploit de jamais accompli par un sportif britannique...
B.W. : Oui, j'ai vu ça sur la BBC. C'est... spectaculaire. En tant que sportif, je sais moi-même apprécier l'exploit des autres alors ça fait bizarre d'être dans la situation inverse. Je me sens très honoré d'entendre ça.
Certains observateurs ont jugé ce Tour ennuyeux. Qu'avez-vous à leur répondre?
B.W. : Beaucoup de gens disent "moi, j'aurais attaqué là" ou "j'aurais fait une journée à la Pantani". Mais le cyclisme a changé. Le rythme du cyclisme moderne est différent. Vous ne vous rendez peut-être pas compte mais, dans les étapes de montagne, ça va vite. Attaquer, c'est difficile. Le Tour est devenu beaucoup plus humain je crois. Si les gens veulent voir des échappées de 220 kilomètres, ce n'est plus réaliste. Je l'ai vu moi, dans les années 90, avec Virenque par exemple. Et je trouvais ça super. Mais c'est fini. Quand on faisait le tempo dans certaines montées, on se disait "que fait-on si quelqu'un attaque?" Et bien, la réponse, c'était: on le laisse partir. Voilà ce qu'on se disait. Parce que nous ne pouvions pas aller plus vite, nous étions déjà à 450 watts. C'est Michael Rogers qui m'a dit ça, il connait tous ces chiffres par coeur ! Alors, à moins d'avoir trois litres de sang en plus, ce n'était pas possible d'attaquer. Ces gens qui disent que le Tour est ennuyeux sont les mêmes que ceux qui disent que tout le monde est dopé.
Mais les critiques vous ont-elles touché?
B.W. : L'autre jour, je me suis un peu énervé parce qu'il y avait des questions négatives. Il y a des critiques, je le sais. Mais, au fond, peu importe ce que les gens pensent.
Puis, après s'être levé une fois sa dernière réponse donnée, le maillot jaune a repris le micro. Pour une dernière sortie plutôt touchante: "Je sais que je vous ai un peu déplu, parfois, mais je ne suis qu'un être humain. Je me suis beaucoup entraîné pour gagner le Tour mais je ne me suis jamais entrainé aux médias. Désolé je voulais vous remercier de votre patience. Merci de m'avoir supporté."
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