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Walkowiak a une place à part dans la légende du Tour, mais il y a toute sa place

Walkowiak a une place à part dans la légende du Tour, mais il y a toute sa place

Le 07/02/2017 à 15:08Mis à jour Le 07/02/2017 à 15:21

Disparu à l’âge de 89 ans, Roger Walkowiak avait connu la gloire en remportant le Tour de France en 1956. Un Tour pas comme les autres, un vainqueur pas comme tout le monde. Ce statut "à part" l’avait isolé dans la légende. Injustement, car cette édition 1956 demeure une des plus excitantes de l’histoire.

La postérité est souvent têtue. Quand elle a une idée en tête, impossible de lui faire entendre raison. Elle est comme ça, tranquille avec sa vérité bien calée sous le bras. Et quand cette vérité cavale depuis plus de six décennies, elle fait la fière, la postérité. Roger Walkowiak aurait pu vous le dire. De son sacre inattendu sur le Tour de France 1956, à sa disparition en ce début de semaine à l’âge de 89 ans, il a dû vivre avec un fardeau qu’aucun autre vainqueur de la Grande Boucle n’a dû traîner : celui du vainqueur que l’on n’attendait pas.

On inventa même une expression pour lui : "un Tour à la Walko". Elle désignait, plus encore que l’étonnante identité du vainqueur, le chemin emprunté par celui-ci. Le vainqueur à la Walko, c’est celui qui gagne en opportuniste, en se glissant dans une échappée, voire plusieurs. Ce n’est pas celui qui triomphe à la pédale, en homme à homme, dans les temps forts supposés de la course, en montagne ou dans les chronos. Comme l’a rappelé Christian Prudhomme mardi, Roger Walkowiak avait souffert de cette image qui lui reniait presque le droit d’être considéré comme un vainqueur comme les autres. Sans le dire tout à fait comme ça, on lui avait fait une forme de procès en illégitimité.

Un grand vainqueur, Walkowiak ? Pas au sens d’une domination sans faille, réservée aux êtres d’exception. Mais vainqueur d’un grand Tour, oui, assurément.

Longtemps, j’ai su de ce Tour 1956, ce que la postérité, encore elle, en disait. Pour moi, Walkowiak était donc une forme de vainqueur au rabais. Comme l’immense majorité d’entre vous j’imagine, ce Tour 1956, je ne l’ai pas vécu. Mais je l’ai entendu, raconté par ceux qui, eux, l’avaient vu de leurs propos yeux. Je l’ai lu, aussi, à travers les plumes d’Antoine Blondin et Jacques Goddet. Suffisant pour changer ma perception de cette édition, et de son maillot jaune.

Maître Jacques, patron de l’épreuve un demi-siècle durant, connaissait tous ses Tours sur le bout des doigts. Or, il l’a toujours martelé, ce Tour 1956, il l’adorait. C’était son chouchou. Jamais il n’avait pris autant de plaisir pendant les trois folles semaines de juillet. Ce n’est pas peu dire. Il l’aimait tant ce Tour 1956, et il trouvait si injuste le traitement réservé à son vainqueur, qu’en 1991, ses mémoires, baptisées "L’Equipée belle", débutèrent par cette dédicace élogieuse : A Roger Walkowiak, vainqueur du Tour que j’ai le plus aimé". Goddet avait croisé Bartali, Coppi, Bobet, Anquetil, Merckx, Hinault et tant d’autres. Mais c’est à Walko qu’il avait choisi de réserver ce suprême hommage.

Walko avait su gagner le Tour partout sans le perdre nulle part

C’est vrai, ce Tour 1956 reste un cas à part. Coincé entre le triplé de Louison Bobet et le premier sacre de Jacques Anquetil, il constitue une parenthèse. Aucun ancien vainqueur n’était au départ. Des chances comme ça ne passent pas souvent. Mais c’est peut-être cette spécificité qui en fit une course si séduisante, parce qu’elle n’était pas prisonnière de schémas pré-établis. Oui, Roger Walkowiak a été opportuniste. Ce n’est pas un reproche, mais un compliment. Il n’aurait sans doute jamais gagné le Tour dans d’autres circonstances que celles-ci. C’est justement ce qui rend admirable son succès. Puis un champion n’a pas à s’excuser des circonstances. Son droit, son devoir même, c’est de s’en saisir.

D’autant que l'Auvergnat ne fut pas seulement habile manœuvrier. L’échappée fleuve d’Angers lui avait permis de se placer, pas de gagner le Tour. C’est en répondant présent dans la haute montagne, dans les Pyrénées et plus encore dans les Alpes, qu’il avait scellé son destin de vainqueur. Il avait su, mieux que personne, utiliser chaque soubresaut du terrain : courage dans les chronos et les montées (il fut magnifique dans l’Izoard), audace dans les descentes (dans celle de l’Oeillon, il sauva son maillot), audace et habileté tactique sur le plat. A une époque, la nôtre, où l’on peste si souvent contre les schémas trop établis, où l’on peut prévoir presque au kilomètre près où et quand se jouera le maillot jaune, Walko avait su gagner le Tour partout sans le perdre nulle part. Ce fut son double mérite.

Oui, il a gagné un Tour pas comme les autres. Il n’est sans doute pas un grand vainqueur au sens où on l’entend traditionnellement. A l’évidence, il n’était pas de la trempe des Merckx, Hinault, Coppi ou Anquetil. Il n’a jamais prétendu le contraire. Il aurait juste voulu qu’on reconnaisse un peu plus fortement ses mérites. Ou au moins qu’on cesse de citer son exemple à des fins trop peu élogieuses.

Vaut-il mieux un vainqueur écrasant dans une course ennuyeuse ou un lauréat surprenant d’une édition passionnante ? En réalité, il ne vaut mieux rien du tout. La grandeur de la Grande Boucle se forge dans la diversité de ses destins. Le Tour a toujours eu besoin d'ogres comme Merckx, immense par son aspect implacable. C’est la "glorieuse certitude du sport", clamait Blondin. Mais elle s’apprécie d’autant plus qu’elle laisse, de temps à autre, sa part d’incertitude. La gloire estivale n’est pas interdite à d’autres profils. Roger Walkowiak en est la preuve. Il tient une place atypique dans la légende du Tour. Mais il y a toute sa place. Quoi qu’en dise la postérité.

Roger Walkowiak

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