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Luis Enrique, du caractère et des incertitudes
Alors que les indignés espagnols cherchaient à médiatiser leurs revendications au début de l’été, Luis Enrique ficelait les dernières lignes de sa révolution espagnole au cœur de Rome. Rarement un technicien étranger a suscité une telle interrogation en Italie, de la presse aux joueurs en passant par les autres entraîneurs. Utopie pour les plus pessimistes, transformation nécessaire du jeu pour d’autres, Luis Enrique a animé les débats et chamboulé la vision de l’ADN du Calcio. Six mois plus tard, rien n'a changé. Les pessimistes le sont encore plus et les optimistes réclament du temps. Luis Enrique ne fait pas l’unanimité et il n’est pas habitué. Alors pour rassurer, un résultat à Naples dimanche soir serait un bon signal.
Le Toto Luisito ne sera pas éternel
Il y a peu de chances que le Toto Luisito arrive à concurrencer le Toto Calcio mais le jeu de pronostic basé sur les compositions d’équipe de Luis Enrique fait un tabac à Rome. Il faut dire que le technicien espagnol aide beaucoup à la popularité de ce loisir en réservant, à chaque journée, plusieurs surprises dans ses compositions. Si bien que la veille des matchs, les supporters ne prennent plus la peine de lire les compositions annoncées par les journaux sportifs car ils auront tout faux.
Rendez-vous compte que sur les 14 matchs de Série A, la défense n’a pas été reconduite une seule fois d’un match à l’autre. Il y a parfois eu des blessures ou des suspensions suite à un carton rouge (Kjaer, Juan, Angel) mais c’est surtout l’inlassable turn-over de Luis Enrique qui est en cause. Autre aspect de la gestion de l’Asturien, sa faculté à aligner des joueurs à plusieurs postes différents depuis le début de la saison. Taddei, milieu offensif de côté de formation a ainsi joué défenseur gauche et arrière droit. Perrotta est passé de milieu de terrain à latéral droit. Pjanic joue tantôt en numéro 10, tantôt en relayeur. Lamela passe d’ailier gauche à attaquant de pointe. Fin Novembre, le site LaRoma24.it avait calculé que quinze joueurs de la Roma avaient joué à au moins deux postes différents depuis le début de saison. Pire encore, au bout de cinq matchs officiels, 24 joueurs avaient déjà été titulaires. Un imbroglio général que les supporters ne comprennent pas.
Luis Enrique est également attaqué sur le « loft » mis en place en début de saison et dans lequel il lui arrive de puiser sans explication avant un match, comme pour Cicinho titulaire, dépassé et cramé à Florence, ou Juan, Simplicio et Greco. Il est difficile pour ces joueurs d’être en confiance au moment d’affronter les adversaires. Et pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, Luis Enrique a le soutien d’une très grande partie du vestiaire. Comme l’empereur romain Caracalla, impopulaire sauf auprès de ses soldats. Ceux que l’on présente comme les sénateurs, à commencer par les trois romains Totti (après une brouille dissipée), De Rossi et Rosi (qu’il a relancé) – et les autres – n’hésitent plus à multiplier les soutiens médiatiques à leur entraîneur, régulièrement critiqué. Car si le courant passe avec les joueurs, ce n’est pas vraiment le cas avec la presse et une partie des tifosi.
Il était arrivé en juillet avec la réputation d’un entraîneur en froid avec la presse espagnole. Passés les premiers jours, sa franchise et son caractère bien trempé ont fait quelques surpris. Luis Enrique considère qu’il est le maître à bord, qu’il connaît tout, sait ce qu’il faut faire et ne supporte donc pas la critique de journalistes qu’il voit comme des « ignorants ». Certains essayent en conférence de presse d’avoir des explications sur ses choix faits lors des matchs, la réponse revient toujours comme un boomerang « je connais mon équipe, je fais pour le bien du groupe, je suis là tous les jours, moi je vois, vous non ». De Caracalla à Caligula il n’y a qu’un pas, ou un bond en arrière de deux siècles. Cet entêtement, cette agressivité parfois à peine masquée, irrite journalistes et supporters. Un peu comme un certain José Mourinho dont Luis Enrique est un fervent admirateur, comme il l’a déjà expliqué dans un documentaire de l’émission espagnole « Informe Robinson ». Modelé par Pep Guardiola mais aussi fasciné par la rhétorique de Mourinho, Luis Enrique construit son histoire en piochant chez les deux techniciens passés par le Barça.
Le modèle Barça rejeté
Quand l’entraîneur du Barça B a débarqué à Rome, le premier réflexe a été de se demander quels joueurs du Barça il pourrait bien amener avec lui. Le second a été de penser que la Roma serait une copie parfaite du Barça. Erreur fondamentale. Luis Enrique avait rapidement annoncé qu’il ne venait pas en Italie pour créer un Barça-bis mais pour imposer son style. Ou comment jouer sur les mots pour enlever la pression des épaules de ses joueurs. Et des siennes.
L’Asturien tente d’enseigner les préceptes de la philosophie barcelonaise : moins de verticalisation à l’italienne, plus de possession de balle, de pressing, de qualité technique et de combinaison dans les petits espaces pour accélérer les décalages. Mais le travail est énorme. Si la possession de balle a été imprimée dans la tête des joueurs (le top 3 en la matière est Milan, Juve, Roma), les mouvements eux n’ont pas encore été compris. Il y en a peu si bien que les joueurs combinent à 40 mètres du but adverse sans pour autant se montrer dangereux. Peu de joueurs sollicitent des « une-deux », les milieux ne prennent pas la profondeur, les latéraux sont trop justes techniquement et il est trop difficile de pénétrer dans les lignes resserrées des adversaires. Le pressing, quant à lui, est bien trop désordonné pour se montrer efficace. La transition entre l’attente avec des lignes assez bas, et l’action avec un fort pressing n’est pas encore assimilé correctement. Il faut du temps.
Il y a également la question de la défense centrale. Est-il possible de jouer aussi haut avec des Heinze et Juan en défense centrale ? Certes très rigoureux, ils sont surtout très bons quand il s’agit de défendre aux vingt mètres sur les attaquants. Avec des boulevards dans le dos quand les deux jouent haut, les adversaires de la Roma se régalent sur contre-attaque. Il y a fort heureusement, pour rattraper les erreurs, l’homme clé de ce début de saison : Daniele De Rossi. Il n’a jamais été aussi bon et le fait que cela arrive dans la dernière année de son contrat pose question à Rome. Il joue rôle pour rôle à la Busquets, même si Luis Enrique se défend de copier le Barça. Premier relanceur, premier défenseur, souvent au pressing, coupant les attaques adverses, créant les décalages vers les latéraux, Daniele De Rossi est partout sur le terrain et le meilleur joueur du début de saison. En défense centrale pour les besoins face à la Juve lundi dernier, il a été exceptionnel.
Face à la Juve justement, la Roma n’a jamais été aussi loin de ce que veut instaurer Luis Enrique. La possession de balle a été laissée à la Juve et les Giallorossi ont joué tout en verticalisation, comme lors des plus belles heures « Spallettinienne ». Finie la possession de balle à outrance, retour aux contre-attaques et aux longues chevauchées des attaquants. Un style de jeu totalement différent du modèle Barça et qui fera titrer à l’éditorialiste italien Roberto Renga « la nouvelle Roma est l’ancienne Roma ». Implacable. Pas étonnant alors que Luis Enrique ait mis l’accent à la fin du match sur la combativité, plutôt que sur le jeu, lui qui a dû attendre la 9ème journée et le match à Gênes pour voir enfin, selon ses dires « la nouvelle identité de la Roma » qu’il tente d’imposer contre vents et marées, mais toujours protégé par ses dirigeants. Car c’est là que réside l’atout majeur de Luis Enrique. Avec une très grande majorité des joueurs, et les dirigeants dans la poche, il peut aujourd’hui tout se permettre. Mais la réalité des résultats n’étant jamais loin, il lui faudra assurer l’essentiel qui aujourd’hui se résumerait à une place dans les six premiers. La vitrine à trophées de la Roma attendra…
(La suite, la Roma et son nouveau projet : à lire ici)
Johann CROCHET
Fondateur de coupfranc.fr, blogueur, Johann Crochet a l'habitude de dire qu'une bonne journée commence par une revue de presse italienne et qu'une bonne année se mesure au nombre de matches de Serie A vus dans les stades. Par goût, il suit aussi le foot néerlandais et les championnats scandinaves.
























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