Tous les jours, un regard de spécialiste mêlant érudition et second degré sur les clubs et les championnats étrangers.
Rome, une tension parmi d'autres
Dès vendredi, à 48 heures du derby de Rome, la presse de la capitale empilait les superlatifs dans ses articles consacrés au match. "La fièvre monte", pouvait-on lire ainsi dans le Corriere dello Sport. Or, en ville, une toute autre odeur est perceptible. Celle d’un match certes important mais dont l’influence baisse considérablement depuis une demi-douzaine d’années, la faute à des facteurs économiques, sportifs et sociaux. On se demande si les journalistes romains sortent de leur rédaction pour humer l’air ambiant et voir qu’aujourd’hui, les préoccupations des Romains sont ailleurs. Au cœur de cette évolution, les hommes politiques et leurs lois, pour le football, comme pour la vie de tous les jours. En matière de derby romain, on ne fera pas mieux que le 21 mars 2004.
2004, rien ne sera plus comme avant
Acte organisé pour les uns, spontané pour d’autres, ce derby-là marque début de la remise en cause de la sécurité autour des matchs de foot. Ce soir là, alors que le jeu vient tout juste de reprendre en seconde période, une rumeur s’empare de l’Olimpico. La forte présence policière autour du stade aurait fait une victime, un jeune garçon renversé par une voiture des forces de l’ordre. Les tribunes commencent à bouillir et plusieurs ultras de la Roma rentrent sur la pelouse, approchent Francesco Totti, expliquent la situation et demandent le report du match. Sous la pression, Andrea Galliani, alors président de la Lega Calcio indique par téléphone, depuis les tribunes, qu’il faut arrêter le match pour éviter toute émeute dans le stade.
Objectif atteint. Mais les incidents se déplacent d’une centaine de mètres, aux abords du Stadio Olimpico où supporters de la Lazio et de la Roma s’unissent contre la police. Le résultat est accablant. Après plusieurs heures de guerre urbaine, plus de 150 policiers sont blessés et une vingtaine de hooligans arrêtés. S’il n’y a pas eu de morts comme lors du derby d’octobre 1979, où un supporter laziale avait reçu un artifice en plein œil, tiré depuis le virage d’en face, la capitale italienne est passée tout près d’un nouveau drame. La violence atteint ce soir là son plus haut niveau dans la cité romaine et certains se promettront de ne plus mettre les pieds au "derby della capitale".
La Tessera del Tifoso et la télévision vident les stades
Suite à un enchaînement de violence, du derby de Rome à celui de Sicile, en passant par la mort d’un tifoso laziale (Gabriele Sandri), les autorités décident de multiplier les initiatives : interdiction de déplacement pour les matches à haut risque, huis clos et tessera del tifoso. Cette "carte du supporter" devient obligatoire pour suivre son équipe à l’extérieur. Elle devient la source d’achat des billets et ne s’apparente pas à une carte de fidélité malgré la communication orchestrée dans ce sens par le ministère de l’Intérieur, émetteur de l’idée. Elle est également indispensable pour s’abonner au stade et systématiquement refusée aux personnes ayant eu affaire à la justice, même si la peine a été purgée.
En plus de la Tessera, del tifoso, les autorités décident de lancer une vague d’interdiction de matériel, des fumigènes aux pots de fumées, en passant par les drapeaux (depuis ré-autorisés). Rencontré à Rome cette semaine, un ex-abonné giallorosso explique que les supporters sont obligés d’envoyer un fax à la préfecture avec tous les détails d’une banderole (matière, longueur, message) pour une éventuelle autorisation d’exposition. Chez les tifosi toutes ces mesures ne font pas recette. Au contraire, elles exaspèrent. A Rome, les supporters de la Lazio comme ceux de la Roma ont été les premiers à dénoncer ce qu’ils voient comme une répression sans limite. Ils multiplient les grèves d’encouragement, certains ne viennent même plus au stade, désertent les gradins et regardent les matches à la télé.
Car le développement de l’offre télévisuelle a elle aussi contribué à vider les stades. Aux enceintes souvent proches du délabrement avancé, les tifosi préfèrent le confort de la télévision. Le coût devient également un argument. Pour 20 euros, tous les matchs sont disponibles sur Mediaset, la chaîne du groupe Berlusconi, soit le prix d’une place dans les virages. Et en temps de crise, toute dépense est étudiée. Devant la pire campagne d’abonnements depuis des années, le nouveau propriétaire américain de la Roma, Thomas Di Benedetto, a répondu par une baisse générale des prix. Cela ne suffit pas. Les affluences baissent et il n’est plus rare de voir un match de Série A se jouer devant 30.000 spectateurs dans un Olimpico pouvant en contenir 2,5 fois plus.
2011, plus dure sera la chute
Cette semaine, le derby n’est pas au cœur des discussions à Rome. Tout juste peut-on croiser un réparateur de scooter sortir ses écharpes pour les mettre au mur, ou un garagiste menaçant un client de lui "brûler son moteur" s’il pronostique une victoire de la Lazio dimanche soir. Les maillots sont rares et les boutiques officielles désertées. Aux deux centres d’entraînements, les centaines de fans venant "inciter" leur équipe toute la semaine précédant le derby ont laissé leur place à quelques badauds curieux. Les deux clubs tablent sur une affluence de 50.000 personnes. Jamais un derby n’avait aussi peu fait parler de lui du Testaccio à toute la région du Latium.
Vendredi, la Gazzetta dello Sport, quotidien italien de référence par sa distribution internationale, relègue le derby en page 14 malgré les efforts de Francesco Totti et Tommaso Rocchi pour dynamiter l’ambiance, l’un parlant de l’entraîneur de la Lazio comme d’un porte-chance (4 capitolini, 4 défaites), l’autre du capitaine de la Roma comme d’un comique de télévision, en rapport à son jeu d’acteur dans les publicités Vodafone. Si les supporters ont d’autres préoccupations, les joueurs, eux, en font des tonnes. Les joueurs de la Lazio se sont réunis dans un restaurant jeudi soir pour expliquer aux nouveaux l’importance du derby. Une tactique n’ayant pas porté ses fruits précédemment. Miralem Pjanic parle d’une pression incroyable alors qu’elle n’a jamais été aussi peu palpable.
Ce n’est pas la faute de la période internationale qui a effacé l’importance du derby, mais bien la gigantesque manifestation des indignés prévue samedi. Cette semaine, Rome a été un bunker et la présence policière fortement affirmée. Des rues ont été bloquées, les hélicoptères tournaient dans le ciel en prévision de l'énorme bataille de rue qui a bel et bien éclaté. Les abonnés de la Lazio et de la Roma s'y sont probablement gaiement mêlés. L’ex-abonné de la Roma confirme que tout est fait pour que cela dégénère, aussi bien samedi soir, que dimanche soir si les policiers ont vu "des leurs à terre la veille".
Cette manifestation contre les mesures économiques, contre Silvio Berlusconi et son mouvement, couplée aux conditions de vie qui se détériorent et à la mise en place d’une entreprise de démolition de la culture supporter, font que ce premier derby de la saison 2011-2012 n’obtient aucune visibilité. L’empereur Marc-Aurèle avait l’habitude de dire que "la nature rend chacun de nous capable de supporter ce qui lui arrive." Jusqu’au point de non retour affirment aujourd’hui les supporters de foot, citoyens comme les autres avant tout.
Sportivement passionnant
Pourtant, cette rencontre s’annonce comme l’une des plus indécises de ces dernières années. Depuis le début des années 2000 ou les clubs romains dominaient la Série A, la Lazio a presque disparu du haut du classement et l’enjeu sportif est en conséquence minime. Alors, avec les deux gros recrutements effectués cet été, on s’attend à un véritable combat. Les deux équipes ont des ambitions cette année malgré la phase de reconstruction qu’entreprennent les Giallorossi. L’avantage au classement est pour la Roma mais la Lazio a son mot à dire suite à l’absence de Totti et aux bonnes performances du duo Klose-Cissé. Elle apparaît même comme la favorite chez les bookmakers ne croyant pas à la passe de cinq défaites pour Edy Reja, l’entraîneur Biancoceleste.
Mais à tout cela, les supporters y pensent seulement ce dimanche matin, après le réveil et la revue de presse sur les évènements sociaux de la veille. Le soleil sera de la partie et c’est tant mieux car "c’est tout ce qu’il nous reste", affirme souriant mais amer, l’ex-abonné de la Roma. Gageons que lundi matin, il brillera plus fort sur le vainqueur du derby. Le perdant cumulera sa peine avec une vie quotidienne de plus en plus morose. "Panem et circenses" (du pain et des jeux) réclamait le peuple dans la Rome Antique. Si le divertissement est toujours présent, le pain lui vient à manquer. Comme quoi, les siècles passent et les revendications restent...
Johann CROCHET
Fondateur de coupfranc.fr,blogueur, Johann Crochet a l'habitude de dire qu'une bonne journée commence par une revue de presse italienne et qu'une bonne année se mesure au nombre de matches de Serie A vus dans les stades. Par goût, il suit aussi le foot néerlandais et les championnats scandinaves.
























Quoi qu'il en soit, avec 20000, 40000 ou 55000 tifosi, ce soir au stade il y aura comme toujours une ambiance indescriptible ! Et c'est pour ça qu'on aime la serie A !!Le 16/10/2011 à 19:25
Ghemmour et David pour la Ligue 1 et la Liga ne sont pas mauvais non plus mais ces deux championnats ne m'intéressent pas. (surtout que ça se voit trop que François Davis est pro-barça)
A quand un chroniqueur spécial PL? ;) j'ai hate!
Forza Milan!Le 16/10/2011 à 12:52