Totti - Luis Enrique : un de trop ?

Totti - Luis Enrique : un de trop ?
le 12/09/2011 à 17:28

L’idylle n’aura duré que quelques semaines, le temps d’un stage de pré-saison en altitude, sur les hauteurs de Bruniscone. On pensait alors que Francesco Totti avait adoubé le nouvel entraîneur de la Roma, Luis Enrique. Le capitaine de la Louve avait même publié un message sur son site officiel, parlant de nouvelles méthodes d’entraînement intéressantes et surtout très stimulantes. C’était le 16 juillet 2011. Un mois et demi plus tard, les rapports sont devenus tendus et certains anciens joueurs et entraîneurs du club réclament au technicien espagnol plus de flexibilité dans la gestion du cas Totti. Car, dans une ville qui a vu naître, grandir et progresser « Il bimbo de Oro », il est impensable de voir un entraîneur traiter le joyau comme n’importe quel autre joueur.

La place de Totti dans le nouveau projet en question

Retour au mois de juin. Luis Enrique, à peine arrivé à Rome, fait immédiatement connaissance avec Francesco Totti au centre d’entraînement de Trigoria. Un passage essentiel, si ce n’est obligatoire, tant le poids du capitaine dans ce club est sans égal. Comment ces deux personnes au fort caractère vont-elles pouvoir cohabiter ? Comment Luis Enrique va réussir à gérer Francesco Totti, lui le défenseur du collectif où tous les joueurs sont égaux en droits et devoirs ? Le capitaine de la Roma va t-il accepter cette remise en cause, l’énième depuis ses trente ans ?  Rapidement, les doutes se transforment en certitudes : la greffe sera longue et douloureuse. Demi-dieu au club et dans la capitale italienne, Totti voit une entreprise de démolition se mettre en place : sa chambre à Trigoria (centre d’entraînement de la Roma) lui est retirée, sa demande de participation à la conférence de presse de rentrée avec le nouveau président et le nouvel entraîneur n’est pas acceptée et son statut ne lui permet pas d’être titulaire lors du match aller d’Europa League à Bratislava.

Pas vraiment habitué à ce que l’on se comporte de la sorte avec lui, Totti boude et demande des explications. Celui-ci martèle que seuls les meilleurs joueurs jouent.

Avec Luis Enrique, pas de star

C’est que Luis Enrique, enfermé dans ses idées et ses valeurs, n’a que très peu goûté à l’attitude du «Capitano»  lors du match amical à Valence quelques jours plus tôt. Totti s’était accroché plusieurs fois avec ses adversaires entraînant une colère froide de l’entraîneur. Il avait alors expliqué à ses dirigeants qu’il ne pouvait accepter qu’un de ses joueurs se comporte de la sorte.

Pour comprendre cette colère, il faut se pencher sur les certitudes de Luis Enrique. L’Espagnol est arrivé à Trigoria avec ses idées de jeu et de gestion d’un groupe qu’il ne veut renier. Sur la question du jeu, Luis Enrique refuse la comparaison avec le Barça pour mieux s’enlever de la pression. Mais dans les faits, l’ancien entraîneur de l’équipe réserve des Catalans souhaite appliquer la même recette : contrôle du match, récupération haute du ballon, joueurs polyvalents, milieu défensif se transformant en troisième défenseur axial et mouvement perpétuel des joueurs en situation offensive.

Sur la gestion du groupe, Luis Enrique insiste sur la concurrence. A Barcelone, ses compositions changeaient très régulièrement et personne n’était intouchable. Il compte appliquer la même chose à Rome avec un groupe plus expérimenté, plus égocentrique, plus difficile à gérer. Luis Enrique doit-il être plus flexible et moins arrogant ? La question se pose lorsqu’on le voit explique, après la piteuse élimination d’Europa League, en conférence de presse, qu’il décide de tout et qu’il ne se laisse influencer par personne, joueurs, presse et public.

Cette arrogance est mal vécue par les supporters, qui venaient déjà de le siffler suite au remplacement de Totti par Okaka lors du match retour face à Bratislava. Le numéro 10 de la Roma était pourtant le meilleur sur le terrain. Rentré directement au vestiaire à la 65e minute, Francesco Totti a, par cette décision, amplifié une crise amenée à exploser à la figure de l’entraîneur espagnol. Toujours prompts à démarrer une polémique vendeuse, les journaux italiens ne se font pas prier pour opposer Totti et Enrique, parlant même d’un rejet de greffe entre les deux.

Une paix timide mais réelle

Conscient que les choses vont trop loin, et que la question revient à chaque interview, Francesco Totti se fend d’une note sur son blog personnel expliquant que tout le monde devait, pour le bien de la Roma, être derrière l’entraîneur, les joueurs et le club. Un message simple visant à calmer la presse sur la forme mais peu convaincant sur le fond. Il a le mérite de ramener un peu de sérénité dans la ville éternelle... Jusqu'à quand ?

Dimanche, la Roma a raté son entrée dans la Série A 2011-2012. Lors de la défaite à Cagliari, Francesco Totti a répondu, comme toujours, aux critiques sur le terrain en réalisant une excellente performance, jouant on ne peut plus collectif, et revenant même défendre dans les arrêts de jeu, prouvant qu’il était au top de sa condition physique. Luis Enrique ne l’a pas remplacé, conscient de sa bonne prestation et de son bagage technique lui permettant d’être le seul de cet effectif à jouer en une touche de balle pour déstabiliser les adversaires. Mieux, pour les supporters Romains, Bojan a rapidement été remplacé, lui qui était vu comme le chouchou de Luis Enrique. Il flottait dans l’air, après les six minutes de temps additionnel comme un parfum de réconciliation entre Totti, Luis Enrique et les supporters n’hésitant pas à applaudir leur équipe malgré cette défaite surprise.

La polémique est désormais oubliée (jusqu’au prochain dérapage) mais les questions restent nombreuses. Francesco Totti reste t-il indispensable à l’équipe dans l’esprit de Luis Enrique ? Son orgueil et sa médiatisation très importants gênent-ils les dirigeants ? Ou doivent-ils s’appuyer sportivement et stratégiquement sur l’homme-lige de la Roma ? Chez les supporters, on a tranché. Les étendards « Totti non si tocca » (On ne touche pas à Totti) et « No Totti No Party » (Pas de Totti, pas de match) n’ont jamais été autant d’actualité. Car Totti est la Roma, Totti fait venir les joueurs à la Roma sur sa seule présence, Totti porte souvent l’équipe à bout de bras et surtout, il représente Rome. Et pour les spécialistes du business que sont les nouveaux propriétaires américains, ils auraient tort de se priver d’un tel élément. Quant à Luis Enrique et sa révolution espagnole, elle a commencé de la pire des façons mais on sent le début d’un revirement chez l’entraîneur, seul moyen de ne pas plomber une saison – et le début d’un projet entier – en quelques semaines.

Johann CROCHET
Fondateur de coupfranc.fr,blogueur, Johann Crochet a l'habitude de dire qu'une bonne journée commence par une revue de presse italienne et qu'une bonne année se mesure au nombre de matches de Serie A vus dans les stades. Par goût, il suit aussi le foot néerlandais et les championnats scandinaves.

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