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Frazier-Ali, au-delà de la rancœur
09/11/2011 - 12:00

Frazier-Ali, au-delà de la rancœur

De là-haut, si Joe Frazier entend ce que l'on dit de lui depuis l'annonce de sa mort, il ne peut être que chiffonné. Pour les médias du monde entier, mis à part aux Etats-Unis (et encore), "Smoking Joe", qui s'est éteint lundi d'un cancer du foie à 67 ans, est "le premier boxeur à avoir envoyé Mohammed Ali au tapis". Ali. Toujours et encore Ali. D'un autre côté, comment faire autrement ? Comment occulter la rivalité entre les deux phénomènes, nourrie à une époque dorée du Noble Art. Comment oublier le triptyque Frazier-Ali ? La première manche pour Frazier, les deux dernières pour Ali. Le "Thriller in Manilla" de 1975, point final à une rivalité fantastique, est sans doute le plus grand combat de l'histoire. C'est également le titre d'un exceptionnel documentaire de John Dower, sorti en 2008.

Si "When We Were Kings" est une ode à Mohammed Ali, à la grandeur du plus exceptionnel boxeur de l'histoire, le doc mettant en scène Frazier et Ali révèle la face obscure de "The Greatest". Comment Ali a détruit Frazier sur et en dehors du ring. Et pourquoi "Smoking Joe" lui a voué une haine inaltérable jusqu'à sa mort. Haine d'une violence hallucinante. Où les mots font aussi mal que les coups. Dans les années 2000 comme durant les 70's.

"Tout ce qu'il a fait au cours de sa vie, c'est ressorti plus tard lorsqu'il s'est mis à vieillir. Peu importe qui on est. Tout ce que l'on fait lorsqu'on est jeune, ça revient te sauter à la figure. Et tout ce qu'on dit. Dieu n'oublie rien. (...) Je suis fier de montrer au monde entier les dégâts que j'ai pu faire sur son corps et son cerveau. Il n'y a qu'à regarder", lance Joe Frazier de sa voix cendrée, heureux car persuadé d'avoir détruit Mohammed Ali, atteint de la maladie de Parkinson. A l'époque du film, Joe Frazier n'est pas encore malade. Juste oublié. Il vit dans une petite chambre au-dessus de son gymnase en plein cœur des quartiers pourris de Philadelphie. Quand Ali est plein aux as, Frazier, lui, n'a plus rien. Sinon sa fierté et une rancœur féroce envers celui qui fut un jour son ami et qu'il a aidé quand Ali s'est retrouvé à la rue, privé de licence pour avoir refusé de se battre au Vietnam. "Quand Ali a perdu sa licence et qu'il a dû s'exiler pendant trois ans, Joe a été sympa avec lui. Il comprenait les positions prises par Ali au nom de sa religion", explique Dave Wolf, un proche, dans le film. Ali a eu besoin de Frazier. La réciproque est également vraie. Sans Ali, Frazier n'était pas incontestable sur le ring.

"J'ai fait le boulot. Vous n'avez qu'à aller voir"

Plus qu'une histoire de boxe où les combats sont d'ailleurs superbement détaillés, témoignages à l'appui, "Thriller in Manilla" décrit une histoire de l'Amérique. Une Amérique qui vient d'accorder les droits civiques aux Noirs, mais qui n'est pas en paix avec elle-même. Et Ali, le plus malin des deux, véritablement phénomène de foire médiatique dont la verve n'a d'égale que ses talents pugilistiques, va appuyer là où ça fait mal pour enfoncer et décrédibiliser Frazier, même auprès de la communauté noire US.

A longueur d'interviews, Frazier est pour Ali "un mec au nez écrasé", un "laid". Simple délit de sale gueule ? On est bien au-delà de ça. On plonge dans une forme de racisme ordinaire qui n'a d'exceptionnelle que ses acteurs. Lors d'une interview télévisée, la violence verbale d'Ali dépasse l'inimaginable. Son interlocuteur reste sans voix, son regard en dit long. "Il est un Oncle Tom. Pourquoi m'appelle-t-il Cassius Clay alors que le pire des Blancs m'appelle Mohammed Ali ? C'est un Noir d'une autre espèce." Ali a décidé que Frazier, qu'il surnomme également "le gorille", était un Noir soumis aux Blancs et inférieur à lui. Autant que ses défaites, Joe Frazier en a souffert toute sa vie. Jusqu'à sa mort.

Mohammed Ali a tenté de se réconcilier avec Joe Frazier à l'issue du match de Manille. Auprès de son fils. "Pourquoi n'est-il pas venu le faire auprès de moi?", questionne "Smoking Joe". Ali ne viendra jamais. Cette haine éternelle se propage même jusqu'à la messagerie téléphonique de Frazier. Avant sa mort, quand vous l'appeliez et qu'il ne répondait pas, vous aviez droit à cela : "Je flotte comme le papillon, je pique comme la guêpe. J'ai fait le boulot. Vous n'avez qu'à aller voir."

Maxime DUPUIS
Twitter : @Maxime_Dupuis

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