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La dictature du Barça
16/03/2012 - 01:05

La dictature du Barça

La philosophie prônée par Pep Guardiola au Barça fait des envieux chez les entraîneurs de France. Officiellement, tous érigent le modèle catalan en référence absolue. Enfin, presque tous : pour Pablo Correa, apôtre du bétonnage, les Blaugrana ont imposé une forme de dictature offensive.

Il paraît que la Ligue 1 marche sur la tête. Au point que Pablo Correa en perde la sienne. Rendez-vous compte : on y marque des buts ! Oui, et alors ? Alors tant mieux ! Il y a quelques mois, je m'étais déjà réjoui de ce regain offensif. Notre bon vieux Championnat ne serait plus raillé pour son austérité et sa stérilité. Et depuis, les chiffres n'ont pas tordu le cou à cette tendance. Bien au contraire: 2,5 buts par match, voilà une moyenne fort honorable, encore en-dessous des normes anglaises (2,80), allemandes (2,79) et espagnoles (2,73), mais en hausse suffisamment constante pour faire taire les mauvaises langues. Celles-là même qui, jadis, se disaient scandalisées par la litanie des 0-0 qui escortait chaque week-end, chaque journée de Ligue 1.

Mais alors, il est où le problème, Pablo ? Le problème, c'est qu'aujourd'hui, "la meilleure attaque gagne". Et pour l'apôtre du bétonnage qu'il fut à Nancy, la pilule ne passe pas. Le 24 février, dans les colonnes de L'Equipe, l'entraîneur d'Evian-TG s'est ému de cette évolution des moeurs. Elle aurait pris la forme d'une dictature offensive, imposée par le Barça. L'Uruguayen regrette le temps de ces rencontres cadenassées à double-tour. Les vertes pelouses se seraient métamorphosées en parquets NBA. Et le foot marcherait sur les pas d'un basket américain "show-time" dans l'âme. Sans en assurer ses arrières. "On ne défend pas et on voit celui qui a le plus d'adresse", peste Correa.

Son discours m'interpelle. Avant tout parce qu'il va à contre-courant de celui tenu par ses confrères. Depuis deux-trois ans, les sempiternels "on est bien en place", "bloc-équipe" et autres "solidité défensive" n'ont plus le vent en poupe. Tous les entraîneurs que j'ai eu l'occasion d'interroger me l'ont dit, me l'ont certifié, main sur le coeur: "Pour gagner durablement, il faut une qualité de jeu constante. Aujourd'hui, on ne peut plus gagner sans jouer." Par ces mots, d'une simplicité enfantine et d'une naïveté qui peut sembler l'être tout autant, Philippe Montanier, l'entraîneur de la Real Sociedad, s'était fait l'écho d'une "Guardiolisation" généralisée de la profession. L'hégémonie du Barça a imposé un modèle, au même titre que l'Ajax des 70's ou que le Milan de Sacchi en avaient imposés d'autres. A chaque époque sa référence. Pourvu qu'elle gagne. Quand celle de France 98 a triomphé, la mode du succès qui se construit sur une base solide a tout emporté sur son passage. Depuis, le modernisme catalan a redistribué les cartes. Bousculé les idées reçues. Pour le plus grand plaisir de Montanier : "Le football a évolué. On n'est plus dans une logique d'être avant tout costauds derrière. Et c'est tant mieux."

A Clairefontaine, au cours d'un point presse qui avait pris la tournure d'un débat quasi-philosophique, Erik Mombaerts m'avait tenu sensiblement les mêmes paroles. Le plaidoyer du sélectionneur des Espoirs m'avait définitivement convaincu que l'influence blaugrana avait bel et bien franchi les frontières espagnoles. Elle fait même des envieux en Ligue 2, ce championnat davantage réputé pour sa rugosité athlétique que pour ses envolées esthétiques. Prenez Cédric Daury, le coach du Havre. Lui aussi m'avait fait part d'un désir teinté d'une douce utopie : "Je considère qu'au haut niveau, on ne peut exister qu'à travers le jeu. Un club de foot, c'est avant tout une entreprise de spectacle. On se doit de fédérer tout le monde autour d'un projet : ce qui compte, c'est la manière. Définir des objectifs, c'est une chose. Ce qui m'intéresse, c'est le contenu des matches. Le résultat n'en est que la matérialisation." Daury ne croyait pas si bien dire : depuis, le HAC n'est plus un candidat à la remontée en Ligue 1 tout simplement parce qu'il s'est arrêté de jouer. Parce qu'au nom du sacro-saint bilan comptable, les Normands se sont mis à cogiter. A replacer l'enjeu avant le jeu.

On touche alors à des questions quasi-existentielles sur l'essence même du foot : le résultat est-il la concrétisation d'un projet, d'une philosophie ? Ou, comme me l'avaient certifié Christian Gourcuff et tant d'autres entraîneurs, ce projet est-il un moyen de parvenir à ses fins ? Dit autrement, joue-t-on pour gagner ou gagne-t-on en jouant ? Là encore, Correa a une réponse toute prête: "Moi, si on m'assure que je reste en L1, pas de problème, je joue comme le Barça !" Nous y voila : le coeur du débat posé par le coach uruguayen se situe précisément ici. Les discours d'intention du mois d'août sont trop souvent rattrapés par la réalité comptable du printemps. Correa assume pleinement son "idéal" : la pression du résultat préconise une certaine prudence, une certaine retenue. Parce que sur le long terme, les équipes qui s'efforcent de mettre le pied sur le ballon ne seraient pas celles qui soulèvent les trophées en fin de saison.

Ce point de vue peut s'entendre. Mais les entraîneurs ne veulent, officiellement, pas le cautionner. Parce que la bande à Guardiola leur a ouvert une autre voie, plus gratifiante. Le Lille de Garcia et le Bordeaux de Blanc, pour ne citer qu'eux, se sont empressés de l'emprunter. L'idée selon laquelle la manière serait une fin en soi est effectivement plus séduisante que le pragmatisme forcené des années pré-Barça. Mais, là encore, Correa en prédit déjà les ravages: "Le Barça va faire du mal aux générations à venir, car toutes les équipes ne peuvent pas jouer comme ça." Beaucoup de veulent. Mais combien le peuvent ? Cesar Luis Menotti, l'ancien sélectionneur argentin, avait sans doute vu juste dans So Foot : "99,99% des entraîneurs envient le jeu de Barcelone. Tous voudraient être Guardiola, mais la majorité ne sait pas comment faire." Il ne suffit pas de s'auto-décréter comme un apôtre du beau jeu. Il faut aussi en avoir la conviction profonde. Manifestement, Pablo Correa ne la partage pas. Et il l'assume à haute voix.

Gil BAUDU (Twitter : @gbaudu)

 
 
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