La rédaction d'Eurosport.fr vous propose dans ce blog une sélection soignée des articles de presse, des pages web et des sujets de réflexions qui font le sel de l'actu sportive. Nous les recommanderons ou nous les contesterons. Nous les soumettrons à vos réflexions. Les points de vue les plus stimulants nous confronterons. Coup d'envoi de la prolongation...
La France qui gagnait déjà (et qui perdrait encore)
"Naissance de la France qui gagne". Sous ce titre, vous vous attendriez peut-être à lire la grande fresque du sport français des origines à nos jours, avec un gros focus sur les années 1980-1990. Mais non, l’ouvrage paru il y a un mois sous la signature de Fabrice Abgrall et François Thomazeau ne parle pas de ça. Il est consacré exclusivement à la victoire de la France en Coupe Davis en 1991, et nous allons ici nous attarder sur les quelques pages qui justifient ce titre, qui lancent un bien beau débat, pages 237 à 244 pour être précis. Titre du chapitre : "Un tournant pour le sport français". Ni plus ni moins. Soyons clairs sur une chose : ce livre est une mine qui comblera au-delà de leurs espérances tous ceux qui ont vécu quelque chose de très fort les 29, 30 novembre et 1er décembre 1991. Une enquête journalistique complète nourrie par un accès total aux sources, avec la force d’un roman psychologique porté par des personnages auxquels toute résistance est vaine. Ce livre, nous le recommandons. Mais sa thèse, brièvement exprimée, selon laquelle les sportifs français se sont subitement décomplexés avec cette victoire ne nous convainc pas tout à fait.
A la première lecture comme à la relecture, l’édifice intellectuel qui sous-tend la démonstration se révèle très fragile. Il repose sur le récit à la première personne de Yannick Noah, par ailleurs captivant mais qui a surtout la force de l'auto-persuasion. Il y dresse un constat abrupt sur le manque de culture de la gagne qui persistait alors dans le sport français et sur la rupture que son approche a apportée. "On n’est pas bons sur le plan international parce qu’on est repliés sur nous-mêmes et que l’objectif de gars à l’époque est de remporter le championnat national et moi, je trouve ça nul." Le capitaine de 1991 détaille tout le travail psychologique, culturel, intime qu’il a dû faire partager à ses hommes pour y arriver. "Dans nos têtes, face à l’éventualité (de la victoire), on n’a pas paniqué, quoi. Quand Henri a eu balle de match, il n’était pas dans une situation nouvelle pour lui. (…) On n’a pas eu peur de gagner. On ne s’est pas fait dessus comme les autres équipes de France (…)." A l’appui de ce récit, la longue liste des athlètes et des équipes françaises qui ont hissé haut le drapeau durant les années 90, de l’OM aux Barjots, de Pérec au CSP Limoges. Avec cette conclusion : il y a eu un avant et un après.
Et Prost ? Et Hinault ? Et les Bleus de 84 ? Et Lamour ? Et... Noah ?
S’il ne faut surtout pas ôter à l’histoire de 1991 son exemplarité et sa force d’inspiration, la présenter comme un tournant décisif pour un sport français "soudain décomplexé" ("ce jour là un verrou a sauté", écrivent les auteurs, "le relais a été pris et ça perdure", dit Noah) est un raccourci. D’abord car il minore l’impact des années 80 et sa concentration de winners français dans toutes les disciplines majeures, dont est probablement issue 1991. Bernard Hinault remporte cinq Tours de France à partir de 1978 et Laurent Fignon deux. L’équipe de France de football s'adjuge l’Euro 1984. Alain Prost est trois fois champion du monde de F1 (il le sera une quatrième en 1993). Jean-François Lamour mène l’escrime française sur la plus haute marche des podiums olympiques en 1984 et 1988. Le plus surprenant dans l’histoire est que l’équipe de France de Coupe Davis 1991 compte dans ses rangs deux individus parfaitement habités par cette rage de vaincre auto-réalisatrice avec Yannick Noah, vainqueur de Roland-Garros 1983 et Jean-Claude Perrin, entraîneur du champion olympique Pierre Quinon en 1984. Comment faire mine de penser que 1991 inaugure un mode de pensée ?
Bien sûr, les champions français des années 1990 ont peut-être eu la bonne idée de regarder la finale de Lyon et de valider avec elle une partie de leur ambition, mais leur parcours démontre que tout était en place avant le succès de la bande à Noah. Marie-José Pérec est déjà championne du monde du 400 mètres en décembre 1991 quand elle se projette sur les Jeux de 1992. Le 4x100 français a été détenteur du record du monde en 1990. La victoire de l’OM en 1993 doit davantage à la défaite de Bari en 1991 qu'au succès de la Balle jaune. Le succès des Bleus de 1998 doit plus à l’éclosion d’une génération spontanée (comme au tennis) et au traumatisme bulgare de 1993, comme d’ailleurs la victoire en Coupe Davis 1991 doit beaucoup à la défaite de Grenoble en 1982, dans un schéma assez classique dans l’histoire du sport voulant que l’échec d’un jour nourrit la victoire de demain.
Culte de la défaite ? Non, hyper sensibilité à la manière
L’autre axe de réflexion, c’est l’a priori selon lequel la culture sportive du pays est profondément défaitiste et niaisement complaisante avec l'échec. C’est sûr, tant que toutes les images des Verts descendant les Champs Elysées en 1976 ne seront pas effacées, et tant que Séville 1982 sera considéré comme un chef d’œuvre absolu (ça pourrait durer…), l’impression d’un "défaitisme national" ancré dans les gènes sera vivace. Mais en 2011, est-on certain que la France du sport est sortie de cette culture-là ? Dans la foulée du retour de Nouvelle-Zélande de l’équipe de France de rugby, j’avais écrit une chronique sur les "Perdants magnifiques" expliquant que le dossier était plus compliqué que ça. Le public français n’est pas attaché en soi aux seconds couteaux. Il est surtout hyper-sensible à l’image que montrent ses champions plus qu’à leurs résultats. J’émets d’ailleurs l’hypothèse que si Lyon 1991 avait été un Séville 1982, avec Sampras battant Forget 7/5 au cinquième set et Agassi dominant Leconte en cinq heures 9/7 au cinquième après quatre balles de match sauvées, l’image de la bande à Noah ne serait pas très différente de ce qu'elle est aujourd’hui.
Sans appeler le sport fiction à la rescousse, plus près de nous, il n’est pas difficile de rapprocher la bonhomie de Jo-Wilfried Tsonga après ses échecs en demie à Wimbledon ou en finale au Masters de cette culture profonde du "beau parcours", de "l'éclate", de la "manière", qui vous comblera un Français autant que le résultat pur. Avant de devenir le personnage hyper sensible et hyper exposé qu’il fut à la Coupe du monde, Marc Lièvremont avait d’ailleurs mis en garde contre cette culture "du coup" dont il estimait avoir souffert lors de la Coupe du monde de rugby en 1999 (huit ans après Lyon…) et dont il ne s’est pas dépatouillé en 2011. Cette culture du coup est d'ailleurs au coeur du triomphe de 1991, personnifiée par Henri Leconte, voire par Fabrice Santoro en quart de finale contre l'Australie.
Avec les vingt ans de tennis qui viennent de s’écouler, on peut d’ailleurs faire dire tout et n’importe quoi aux événements sur le déblocage des mentalités. Soit, les victoires à l’extérieur en Suède en 1996 et en Australie en 2001, pourquoi pas le succès d’Amélie Mauresmo à l'Open d'Australie et Wimbledon en 2006, peuvent appartenir à l’héritage direct ou indirect de la méthode Yannick Noah. Mais que faire alors des douloureux échecs en Coupe Davis en 1992 (en quart contre la Suisse à la maison), en 1993 (en quart contre l’Inde sur terre battue à domicile dans les arènes de Fréjus!), en 1999 (finale contre l’Australie sur terre battue à Nice) ou bien sûr du mirage de 2002 face à la Russie ? Avec les acquis présumés de l’épopée de 1991, jamais Paul-Henri Mathieu n’aurait perdu pied comme il l’a fait lors de son simple décisif face à Mikhail Youzhny. On ne parle pas ici des résultats, mais des ingrédients mis au service de la victoire et du comportement des sportifs dans une situation de vérité. Ils étaient alors beaucoup plus proches de Grenoble 1982 que de Lyon 1991.
1991 est aussi l'héritier de la culture des Mousquetaires
Concluons cette proposition en nuançant cette idée d’une France looseuse éternelle jusqu’au moment où Agassi et Sampras ont appris avec quel bois se chauffaient les Gaulois. Le pays de Raymond Poulidor est aussi celui de Jacques Anquetil, aussi français que Louison Bobet quand il enchaînait les victoires au Tour de France. Avant Noah, il y avait eu les athlètes Alain Mimoun, Colette Besson, Guy Drut et quelques autres pour se projeter vers l’idée folle de la victoire, chacun selon son itinéraire. La France était depuis 1946 le pays de Marcel Cerdan. Et là encore le tennis va nous aider, puisque la première grande équipe de France de l’histoire tous sports confondus fut bien, à l’époque de Suzanne Lenglen (un palmarès monumental, une domination avec peu d’équivalent dans les années 20), l’équipe de France de Coupe Davis, vainqueur six fois du Saladier entre 1927 et 1932. Elle a fondé une légende dont Philippe Chatrier s’était personnellement inspiré lors qu’il avait pris en main la FFT avec la Coupe Davis comme obsession. La quête de 1991 est au moins autant le produit de cette culture-là qu'un point de départ pour la suite.
Le seul moment où la thèse des auteurs nous fait vaciller, c’est quand Noah précise, sur 1991 : "C’est la première fois des temps modernes qu’une équipe de France jouait face à des Américains avec autant d’audace et d’agressivité canalisées." Ce n’est pas faux. La France de 1984 n’avait par exemple dominé ni l’Italie ni la RFA pour entrer dans le clan des vainqueurs. Mais vu des Etats-Unis, la question centrale sur 1991 reste la suivante : pourquoi avoir jeté aux lions le jeune Pete Sampras et s’être privé du quasi numéro 1 mondial de l’époque, Jim Courier, par ailleurs cauchemar de Guy Forget ?! Excellente interrogation, qui aurait assurément pu remettre en cause l’issue de la finale lyonnaise, mais certainement pas la qualité de la préparation physique et mentale de la bande à Noah, ni, c’est notre conviction, le destin futur des Pérec, Zidane, Douillet, Alphand et autres Experts. Trêve de sport fiction. Monsieur Noah, vous et vos amis, vous nous avez aidés à chérir le sport, le tennis et la Coupe Davis. Messieurs Thomazeau et Abgrall, vous nous avez captivés en nous racontant cette histoire sur 250 pages. Mais ce Saladier a suffisamment de valeur en soi pour qu’il ne faille pas lui trouver un sens supérieur. Tout démontre qu'il ne le possède pas.
Cédric ROUQUETTE
Twitter : @CedricRouquette
























se pencher "sur le mental des sportifs français", pourquoi pas?
mais autant se pencher sur le moral des français tout kons! oh pardon! tout court!Le 02/12/2011 à 12:55
ça ce n'est pas obligatoire
moi qui ne suis qu'une petit amateur, j'affiche 785 victoires pour 135 défaitesLe 02/12/2011 à 12:48
si si si ma tante en avait on la pèlerait ForgetteLe 01/12/2011 à 20:51
En tous cas je vous encourage à rédiger des articles dasn ce sens.
Merci!Le 01/12/2011 à 14:49