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26/01/2009 - 12:00Le comeback du siècle

La longue histoire de la NFL regorge de matches au scenario improbable. Mais ce qu'a réussi lors des playoffs 1993 face à Houston dépasse l'entendement. Menés 35-3 dans le troisième quart-temps, les Bills allaient revenir de l'enfer pour s'imposer, dans le sillage de leur quarterback remplaçant.
Loosers. Dans un pays qui glorifie tant la culture de la victoire, il ne fait pas bon être affublé d'une pareille étiquette. Dans la mémoire collective du sport américain, les Buffalo Bills incarnent pourtant, bien malgré eux, l'image du perdant. Un perdant magnifique, certes, mais perdant quand même. Incapable de franchir l'ultime marche sur l'escalier de la gloire. Entre 1991 et 1994, les Bills ont disputé quatre Super Bowls de suite. Un record. Ils ont perdu les quatre. Autre record. Personne n'a retenu qu'aucune équipe dans la NFL n'a gagné autant de matches qu'eux au cours de cette période. Tout le monde a oublié que Buffalo, avec son légendaire coach Marv Levy, a révolutionné à cette époque le jeu d'attaque en imposant le "no huddle" (1), donnant de terribles migraines à toute une génération de coordinateurs défensifs. Non, ce qui reste, ce sont ces quatre Super Bowls perdus.
Heureusement, pour perdre quatre Super Bowls, il faut d'abord y aller. Sur le chemin de leur troisième finale, en janvier 1993, les Bills ont troqué l'espace d'un après-midi leur réputation de loosers pour écrire une des plus incroyables pages d'histoire de la NFL, en accomplissant le plus important retournement de situation qui puisse être imaginé. Ce jour-là, Buffalo reçoit la visite de Houston, au premier tour des playoffs. Le tour de "Wild card", comme l'appellent les Américains. Malgré l'avantage du terrain, l'affaire se présente moyennement pour les Bills. Jim Kelly, le quarterback vedette de l'équipe, est forfait. Il s'est blessé une semaine plus tôt, lors du dernier match de saison régulière, déjà face à Houston. Le running back Thurman Thomas, l'autre star de l'escouade offensive, souffre de la hanche. Il est à peine à 50% de ses moyens et sait qu'il ne pourra jouer toute la rencontre. Il sortira effectivement après quelques minutes.
Moon dans les étoiles
Buffalo s'attend donc à souffrir, mais personne chez les Bills n'est préparé au naufrage qui va se produire. Warren Moon, du haut de ses 36 ans, drive à merveille son attaque. Il joue comme dans un rêve: 19 passes complétées sur 22 pour 219 yards et surtout quatre touchdowns lors des deux premiers quart-temps. Il affiche un rating parfait de 158. Quand Buffalo regagne les vestiaires, les Oilers mènent 28-3. Steve Tasker, membre des équipes spéciales et le receveur Don Beebe discutent entre eux pour savoir où ils iront jouer au golf la semaine prochaine. "Nous étions sous le choc, explique ce dernier, et on ne voyait pas trop comment nous allions pouvoir revenir dans le match. C'était comme un cauchemar." Marv Levy essaie de trouver les mots pour relancer la machine. Pendant que son coordinateur défensif, Walt Corey, pousse un coup de gueule qui fait encore trembler les vestiaires du Rich Stadium, le vieux sage parle peu, mais frappe juste: "Il vous reste 30 minutes. Sans doute les dernières de votre saison. Après, vous serez en vacances et vous devrez vivre avec l'image que vous avez laissée et vous regarder dans une glace. Je sais que vous valez mieux que ça. Montrez-le moi, prouvez-le vous. Mais je vous en prie, ne laissez pas cette image là."
Pour tous, joueurs, staffs, spectateurs, la stupeur est totale. Y compris chez les journalistes et les observateurs. NBC, qui retransmet la rencontre en direct, a parmi ses invités en plateau le quarterback Boomer Esiason. Pendant la mi-temps, celui-ci rapporte une anecdote. Quelques années plus tôt, en 1984, lorsqu'il était à l'Université de Maryland, les Terrapins avaient signé une victoire historique face à Miami, en s'imposant 42-40 après avoir été mené 31-3 à la mi-temps. Esiason, blessé, ne jouait pas ce jour-là. C'est donc le QB remplaçant de l'équipe qui est entré dans la légende de Maryland. Ce suppléant devenu héros se nommait… Frank Reich. Tout le monde rigole, bien sûr. L'exploit était remarquable, mais il y a un monde entre un match NCAA et une rencontre de playoffs NFL. Pourtant, Esiason, lui, se dit convaincu que Reich peut être l'homme de la situation pour les Bills. Il n'est pas le seul.
Dans l'irrationnel
Exactement au même moment, juste avant que les acteurs ne regagnent la pelouse, Jim Kelly prend à part sa doublure et fait référence lui aussi à l'histoire de Maryland. "J'ai dit à Frank, 'tu as réussi le plus grand comeback de l'histoire universitaire. Maintenant, il ne te reste plus qu'à faire pareil chez les pros.' Et j'ai ajouté que j'étais certain qu'il pouvait le faire", raconte Kelly. Mais à la reprise, le cauchemar continue. Dès sa première passe du troisième quart-temps, Reich est intercepté par Bubba McDowell. 58 yards plus loin, le cornerback des Oilers inscrit le cinquième touchdown de son équipe. Houston mène alors 35-3. 32 points d'écart. Le score apparaît presque inimaginable, même pour les supporters texans. Mais la suite va s'avérer plus folle encore. Lors des sept minutes suivantes, Buffalo va inscrire quatre touchdowns pour revenir à 35-31. Un scénario surréaliste dans une ambiance à la limite de l'hystérie collective.
La poursuite infernale est entamée par le running back remplaçant Kenneth Davis, qui inscrit d'une course d'un yard le premier TD des Bills. Dans la foulée, Steve Christie tape un renvoi court qu'il parvient à récupérer. Buffalo garde la possession et deux actions plus tard, Reich se connecte avec Don Beebe pour 35 yards. Soudainement, au milieu du troisième quart-temps, le score passe à 35-17. Pour l'anecdote, le touchdown de Beebe n'était pas valable, le receveur ayant mis un pied dehors juste avant de capter le ballon. Sur le drive suivant, Houston, pour la première fois de la partie, est obligée de punter. Le passage d'une défense 3-4 à une défense 4-3 vient de porter ses fruits en perturbant le jeu de passe de Moon. Buffalo récupère donc la balle. Le calme de Reich tranche alors avec l'excitation qui règne aux quatre coins du terrain et des tribunes. Focalisé sur son jeu, le quarterback des Bills trouve d'abord James Lofton pour 18 yards, puis Davis, sur une passe-écran, pour 20 yards. Enfin, il délivre une offrande de 26 yards dans l'en-but pour Andre Reed, son receveur numéro un. Ce drive reste un chef d'oeuvre. Mais Reich ne laisse à personne le temps de respirer. Sur l'action suivante, Moon est intercepté. L'attaque de Buffalo revient sur le terrain et Reich trouve à nouveau Andre Reed pour son deuxième touchdown en quelques secondes. Houston ne mène plus que de quatre points.
Mémoire sélective
Plus de 15 ans après, l'aspect irrationnel de ce troisième quart-temps demeure très vif à la vision du match. Emporté dans une autre dimension, ce match ne répondait plus à aucune logique. C'est ce qui le rend, aujourd'hui encore, si puissant. Le quatrième quart, nettement moins fou, verra Buffalo prendre les commandes grâce au troisième touchdown du tandem Reich-Reed. Dans un dernier sursaut, Houston parvient à arracher une prolongation. Mais les Oliers font office de mort-vivants sur le terrain. Dès le troisième jeu de la prolongation, Nate Odomes intercepte Warren Moon et relance jusqu'aux 20 yards des Texans. Le botteur Steve Christie scelle définitivement le sort de cette rencontre démente. En souvenir, sa chaussure trône aujourd'hui derrière une vitrine du musée du Hall of Fame.
Buffalo l'emporte 41 à 38. "It was really a wild, wild, card", conclut Charlie Jones sur NBC. Reich est célébré comme un héros. Il finit le match avec quatre touchdowns au compteur et une aura à jamais établi. Un mois plus tard, Buffalo sera étrillé par Dallas au Super Bowl et Frank Reich sera une des clés de la déroute avec trois fumbles. Un record. "Je suis content qu'on se souvienne de moi pour le comeback plus que pour mes trois fumbles en un seul Super Bowl, ce que personne n'avait jamais réussi" , s'amuse-t-il aujourd'hui. Voilà bien la preuve que l'Histoire a la mémoire sélective. Reich est resté un héros, les Bills des perdants. Loosers, winners, la frontière est finalement parfois ténue, et les étiquettes fragiles. Même si elles ont la peau dure.
(1) Entre chaque action, l'attaque dispose d'une fenêtre de 40 secondes pour établir la stratégie à adopter. On appelle ce laps de temps le huddle . Pour mettre en place une attaque accélérée , certaines équipes peuvent se repositionner immédiatement, sans utiliser le huddle . Ce fut la stratégie de Buffalo au début des années 90. En agissant de la sorte, les Bills empêchaient la défense adverse d'opérer des changements et semait la zizanie dans la stratégie adverse. Le no huddle des Bills était connu sous le nom de "K-Gun", avec le quarterback Jim Kelly en position shotgun, c'est-à-dire en position reculée.














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