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Après l'Amérique, Jorge Sampaoli à la conquête du monde

Après l'Amérique, Sampaoli à la conquête du monde

Mis à jourLe 11/01/2016 à 16:10

Publiéle 10/01/2016 à 23:52

Mis à jourLe 11/01/2016 à 16:10

Publiéle 10/01/2016 à 23:52

Article de Thomas Goubin

Candidat au prix d'entraîneur de l'année aux côtés de Pep Guardiola et Luis Enrique, le sélectionneur du Chili, Jorge Sampaoli, peut-il créer la surprise lors de la cérémonie du Ballon d'or ?

C'est déjà une victoire. Quand son nom est apparu parmi les trois finalistes pour le prix d'entraîneur de l'année, Jorge Sampaoli est devenu le premier sélectionneur sud-américain à intégrer cette sélection de happy few distingués par un prix lancé en 2010. Un privilège qu'il doit indéniablement au succès en Copa América du Chili face à l'Argentine. En finale, le pressing à la précision géométrique qu'il avait mis en place avait notamment permis de mettre en échec Lionel Messi, facteur capital de la victoire aux tirs aux buts d'Alexis Sanchez et consorts.

Sampaoli signait ainsi la première ligne d'un palmarès chilien désespérément vierge avant le 23 juillet 2015. Un résultat dont la dimension historique n'aurait toutefois pas amené Sampaoli à être considéré comme l'un des trois meilleurs entraîneurs de l'année s'il n'avait pas été obtenu en pratiquant un jeu audacieux, réjouissant, et ultra-dynamique. "Ce prix (sic) n'est pas pour moi, mais pour la manière dont joue le Chili", a d'ailleurs commenté l'Argentin de 55 ans dans la foulée de sa nomination. Avec Luis Enrique et Pep Guardiola, Sampaoli partage un même goût pour un football résolument offensif. Ce n'est pas loin d'être le seul point commun entre l'Argentin et ses deux rivaux espagnols.

Pep Guardiola, Luis Enrique ou Jorge Sampaoli, à qui le prix d'entraîneur de l'année ?
Pep Guardiola, Luis Enrique ou Jorge Sampaoli, à qui le prix d'entraîneur de l'année ? - AFP

Entraîneur en survêt... ou en pantacourt

Dans le casting réalisé par les entraîneurs, capitaines, et journalistes qui constituent le jury du prix, le profil de l'homme qui a donné sa première Copa América au Chili tranche aux côtés des élégants Luis Enrique, Pep Guardiola et leurs costumes cintrés. Petit, trapu, ses courtes pattes invariablement enveloppées dans des pantalons de joggings, le bonze argentin a ainsi conservé, malgré sa notoriété grandissante, un look de professeur d'éducation physique que ne renierait pas son maître à penser, Marcelo Bielsa. La semaine dernière, Sampaoli avait toutefois fait un petit effort vestimentaire, en quittant son jogging pour se rendre à une réunion au sommet à la Fédération en pantacourt... Bref, c'est un peu comme si Sampaoli, qui donne ses conférences de presse le visage fermé et armé d'un ton sinistre, faisait tout pour n'être jugé que sur son travail. Un travail qui parle pour lui.

Avant d'être reconnu par le gratin international, Jorge Sampaoli a toutefois longtemps navigué dans des eaux obscures. Quand il commence à s'asseoir sur les bancs amateurs à la fin des années 80, alors qu'il n'a pas encore trente ans, il ne peut ainsi se dispenser de travailler en parallèle pour payer ses factures. Sampaoli a notamment été guichetier de banque et officier du registre civil. Milieu de terrain, le bonze argentin rêvait d'une carrière professionnelle, mais une fracture tibia-péroné dont il a été victime à 19 ans l'a fait basculer de l'autre côté de la craie alors qu'il se trouvait au centre de formation de Newell's Old Boys, autre point commun avec Marcelo Bielsa, dont il a longtemps écouté les discours enregistrés sur cassettes en faisant son jogging.

Faute de réseau en Argentine, Sampaoli devra finalement s'exiler, au Pérou, pour enfin entraîner en première division, en 2002 (Juan Aurich). Un parcours laborieux, aux antipodes de surdoués comme Enrique et Guardiola, vainqueurs de la Ligue des champions dès leur première année sur le banc du Barça, après avoir connu des carrières de joueurs au plus haut niveau. Le parcours de Sampaoli est celui d'un obstiné.

Sampaoli sur son arbre perché

Des premières années d'El Casildense sur les bancs, il existe cette photo. Lunettes et tee-shirt noir, il est perché dans un arbre et regarde l'horizon. Sampaoli venait d'être expulsé d'un match d'Alumni Casilda, le club de sa ville de naissance, et, pour continuer à pouvoir diriger ses joueurs, avait pris de la hauteur dans un arbre avec vue sur le stade. Totalement habité par sa fonction, Sampaoli a aussi confié que sa fièvre pour le football avait pu le conduire à conseiller à des jeunes amateurs d'abandonner études et travail pour mieux se consacrer au ballon rond. Des conseils qui lui ont valu des discussions musclées avec leurs parents.

Le franc-tireur opiniâtre va finir par obtenir la reconnaissance de tout un continent en 2011. Il prend alors en mains la U de Chile, après avoir obtenu de bons résultats avec les Equatoriens d'Emelec, et va rapidement faire de l'un des grands clubs du pays longiligne une machine à bien jouer et à gagner. Il remporte ainsi trois championnats de rang et la Copa Sudamericana 2011 (équivalent de la Ligue Europa), premier titre international du club, en s'appuyant notamment sur des joueurs comme Charles Aranguiz ou Marcelo Diaz, devenus piliers de son Chili champion d'Amérique du sud.

Sa gestion du groupe a été essentielle au succès chilien

Sampaoli est finalement arrivé à tête de la Roja en décembre 2012 pour succéder à Claudio Borghi. Sa mission est alors de ramener le Chili sur le chemin de la victoire armé de ses principes bielsistes. Sampaoli va s'exécuter avec succès, mais va peu à peu déporter son calque en se montrant plus pragmatique que l'idéaliste Bielsa, qui avait lâché les rênes de la Roja début 2011. El Casildense va notamment faire baisser le rythme vertigineux de la sélection, pour miser davantage sur la possession de balle, et ne va pas hésiter à passer à deux attaquants axiaux (Sanchez et Vargas) s'il le juge nécessaire, quand El Loco misait invariablement sur une unique pointe. Surtout, Sampaoli sait se montrer davantage caméléon, notamment face à des sélections aux individualités supérieures, comme l'Argentine, tenue en échec en finale de Copa América (0-0, 4-1 tab).

Pour que le Chili continue de jouer mais gagne enfin un trophée, Sampaoli a su se détacher des chaînes de son maître spirituel. Il a ainsi protégé Arturo Vidal qui avait provoqué un accident un état d'ébriété en pleine Copa América, quand Bielsa l'aurait sans le moindre doute exclu pour avoir violé dans les grandes largeurs le règlement interne. Il a aussi couvé Gonzalo Jara, auteur du fameux doigt à Edinson Cavani.

Sampaoli a surtout eu le mérite de tirer le maximum de joueurs au présent morose en club : on pense à Jorge Valdivia, Gonzalo Jara, et bien entendu au Marseillais Mauricio Isla, particulièrement tranchant sur son côté droit avec la Roja. Sa gestion de groupe alliée à un style séduisant couronné d'une victoire en Copa América en font désormais un des entraîneurs les plus prisés de la planète. Son nom est évoqué à Chelsea, Porto ou encore la Roma.

Il aime Guardiola, qui le lui rend bien

Ce futur européen pourrait être proche. Car Jorge Sampaoli penserait être arrivé au bout du chemin avec le Chili. Selon le media chilien La Tercera, le sélectionneur aurait confessé la semaine dernière être contrarié par sa difficulté à maintenir intacte la motivation de ses troupes, qui ont n'ont pris qu'un point sur six lors de leurs deux derniers rendez-vous des éliminatoires pour le Mondial 2018. Surtout, la relation du bonze argentin avec la Fédération chilienne s'est considérablement dégradée ses dernières semaines, suite à des révélations dans la presse sur les clauses de son contrat. Alors, dans les coulisses de la cérémonie du Ballon d'Or FIFA, Sampaoli pourrait-il négocier son futur proche ?

Pour le moment, le petit Argentin à la ressemblance frappante avec André Agassi quand il fait les cent pas dans sa zone technique comme l'Américain balayait le fond du court de ses petits pas côtoiera Luis Enrique et Pep Guardiola sur le tapis rouge, ce lundi. Pourrait-il les devancer sur le podium ? "Ce qu'a fait Sampaoli avec le Chili est incroyable, a estimé Pep Guardiola, pas seulement pour avoir remporté la Copa América, mais aussi pour sa grande Coupe du Monde au Brésil."

Pour sa part, Sampaoli a fait part de sa préférence entre ses deux rivaux : "comme équipe, il y a une différence claire entre le Bayern Munich et le reste. Les autres jouent à se passer la balle alors que le Bayern se passe la balle pour jouer." Quel que soit le résultat du prix révélé ce lundi, pour Sampaoli, l'ex-guichetier de banque et entraîneur au sein des divisions inférieures argentines, se trouver nommé aux côtés du Catalan et de Luis Enrique est déjà une victoire. Une reconnaissance du monde du football envers un petit homme obstiné.

Le sélectionneur chilien Jorge Sampaoli, le 17 novembre 2015 lors d'Uruguay - Chili à Montevideo
Le sélectionneur chilien Jorge Sampaoli, le 17 novembre 2015 lors d'Uruguay - Chili à Montevideo - AFP
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