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Le Brésil admire Pelé, mais il n'a aimé personne comme Garrincha

Le Brésil admire Pelé, mais il n'a aimé personne comme Garrincha

Le 01/07/2014 à 21:53Mis à jour Le 01/07/2014 à 21:56

Pelé et Garrincha sont les deux plus grandes légendes de l'histoire du football brésilien. Deux immenses joueurs, mais deux personnalités et deux parcours on ne peut plus opposés. Au Brésil, chacun tient un rôle bien précis. Et si Pelé a réussi son après-carrière au moins autant que Garrincha l'a ratée, le dribbleur de génie aux jambes tordues a toujours joui d'une cote d'amour unique.

Garrinche et Pelé prennent la pause, date inconnue


Aussi anecdotique que cela puisse paraitre, tout tient dans leurs deux noms de scène, et dans les deux "titres" dont ils ont été affublés. Garrincha, qui veut dire "petit oiseau" (un petit oiseau que l'on trouve au Brésil), sobriquet dont sa sœur l'a vite affublé et qui lui resterait. Un hymne à la liberté. De l'autre côté, Pelé. Qui ne veut… rien dire. Les mauvaises langues diront que, justement, ce nom qui ne fait référence à rien, a des allures de marque de multinationale. Nike. Coca. Pelé. Leurs titres, maintenant. Pelé est "O Rei". Le souverain. Celui qui a le pouvoir. Avec les abus qui vont avec. Garrincha? "La joie du peuple" (Alegria do Povo). Oui, tout est là. Tout est dit. Pelé, le roi que l'on respecte profondément, parce qu'il est le roi. Il n'y en a qu'un comme lui.

On ne touche pas à Pelé

Alex Bellos a raconté à ce propos, dans son livre Futebol, the Brazilian way of life, une histoire aussi saisissante que révélatrice. L'anecdote se déroule en 1999, à Sao Paulo. Alors que Pelé circule au volant de sa Mercedes, deux types armés s'approchent de sa voiture. Ces gens-là ne rigolent pas. Pelé baisse la vitre. Reconnaissant la victime ciblée, les deux malfrats s'excusent, rangent leurs armes et s'en vont. Il est probablement le seul des 200 millions de Brésiliens à qui cela puisse arriver. Un an plus tard, la même mésaventure arrivera à Romario. Les agresseurs lui prendront sa Mercedes, son argent, son portable et Romario rentera chez lui à pied. On ne touche pas à Pelé. C'est interdit. C'est comme ça. On lui doit le respect. Pour ce qu'il est, ce qu'il représente. On admire son parcours. On le vénère, même, d'une certaine façon. Mais l'aime-t-on vraiment? Le véritable amour, profond, populaire, l'élan du cœur, Garrincha, lui, l'a connu. Comme personne.

Ce dualisme est beaucoup moins primaire qu'il n'y parait. Il ne s'agit pas de savoir qui était le plus grand, le meilleur ou le plus fort. Ce débat n'a guère d'intérêt. Pour une raison simple : on ne compare pas le blanc et le noir, le feu et la glace. Même si tout le monde s'accorde à dire que, s'il y aura peut-être un autre Pelé un jour, il n'y aura jamais d'autre Garrincha. Les gens ne sont pas pro-Garrincha ou anti-Pelé et vice-versa. Ils regardent simplement ces deux icones avec un tropisme radicalement différent. Il y a en revanche une singularité brésilienne. Pour le monde entier, le fan de football basique qui n'a vu jouer aucun de ces deux dieux du stade, la référence, la star, le "meilleur", c'est Pelé. Ici, c'est différent. Et s'il en fallait un seul pour définir l'essence du Futebol do Brasil, à coup sûr, ce ne serait pas Pelé mais à coup sûr Garrincha, qui jouit d'un phénomène d'identification nettement plus fort.

Garrincha face à l'URSS en 1958.

Garrincha face à l'URSS en 1958.AFP

" Et d'un seul coup, la joie gagna les stades de Rio"

Pauvre, qui plus est estropié avec ses jambes de travers, longtemps interdit de football par les médecins, il ne jouait que pour le pur plaisir du jeu. Garrincha, c'est LE joueur. Créatif, imprévisible. Brésilien, en somme. Il a gagné deux Coupes du monde en s'amusant et son plaisir a rendu les gens heureux. "Il transforma la physionomie jusqu'alors si angoissée du football brésilien, soulageant la migraine tenace de ses supporters, a écrit Araujo Netto dans le Jornal do Brasil, à sa mort. Il surgit d'un seul coup. Et d'un seul coup, la joie gagna les stades de Rio." Garrincha n'a donc pas seulement apporté des titres. Il a, surtout, offert du bonheur. Cette fameuse "Joie du peuple", référence directe à la cantate de Bach "Jésus, que ma joie demeure", dont les premiers mots, en portugais, sont "Jésus, la joie des hommes." Toujours la dimension religieuse, jamais bien loin en matière de football.

Garrincha n'était pas un obsédé de la victoire comme Pelé. Encore moins de l'argent. Son club, Botafogo, a gentiment profité de lui tout au long de sa carrière avec des contrats dérisoires. Malgré la gloire, les buts et les titres, Mané n'avait pas un real en poche une fois la retraite venue. Il est mort alcoolique et fauché à 49 ans, en 1983. Naïf, plus dépensier que comptable et incroyablement mal payé au regard de son incomparable talent, il lui a manqué un gestionnaire.  Pelé n'en a jamais eu besoin. Les fées étaient deux à se pencher sur son berceau. A côté de celle du foot, qui l'a bien gâté, il y avait celle du business. Edson Arantes do Nascimento a capitalisé sur le talent de Pelé. A moins que ce ne soit l'inverse. En 2000, dans un entretien-fleuve accordé à l'hebdomadaire Epoca à l'occasion de ses 60 ans, il avait eu cette phrase : "Je vais avoir une vie longue. Ma grand-mère a vécu un siècle. Edson Arantes do Nascimento va avoir 60 ans, mais Pelé seulement 45". Le fait de distinguer les deux "entités" en disait long.

Pelé, en 1963.

Pelé, en 1963.Imago

" Au fond, que reproche-t-on à Pelé ? D'être riche et en bonne santé à 74 ans ?"

La plupart des Brésiliens ont du mal à se reconnaitre dans ce parcours, du sport aux affaires via la politique, assurément remarquable, mais qui leur parait presque étranger. Pelé est vu comme appartenant à l'élite, de ne plus rien avoir en commun avec le petit gamin pauvre, devenu le maitre du monde. Injuste ? "Au fond, résume le journaliste Guilherme Tavares, que reproche-t-on à Pelé ? D'être riche et en bonne santé à 74 ans alors que Garrincha est mort pauvre et dans un état lamentable à moins de 50 ans? Pelé a réussi sa carrière et sa vie. Oui, il a un côté agaçant, il est constamment dans le calcul et l'affichage de sa propre réussite, mais je pense que sa reconversion devrait quand même davantage être érigée comme un modèle que celle de Garrincha ou Socrates..." "Puis, ajoute-t-il, on reproche tout et son contraire à Pelé. La preuve avec l'histoire de l'enterrement de Garrincha. Il en a pris plein la tête pour ne pas y être allé. Mais s'il avait été là, les gens auraient dit 'tiens, Pelé vient se montrer, il veut encore voler la vedette.' "

Pelé avait répondu à ce sujet, en 2000, toujours dans l'interview de ses 60 ans. "On m'a cassé les pieds parce que je n'étais pas allé à l'enterrement. Je n'y suis pas allé, car je n'aime pas les enterrements et parce que je n'étais pas assez lié à Garrincha. Je n'avais aucune amitié pour Garrincha", a raconté O Rei. Cela avait au moins le mérite d'éviter les faux-semblants. Ces deux géants, faux-amis du Futebol, étaient trop différents pour s'entendre au-delà des terrains, où leur génie a fait le bonheur de la Seleçao. A la fois scénariste, metteur en scène et producteur de sa propre vie, Pelé avait toujours trois coups d'avance sur la suite de son existence. Garrincha n'a vécu que dans l'instant. Sans réfléchir ni rien prévoir. Il a brûlé la vie. Mais son improbable destin, de l'infirmité à la déchéance solitaire en passant par la gloire, lui confère une place à part dans le cœur du Brésil. Dans ce domaine, O Rei, c'est Garrincha. Pas Pelé.

2012 Ballon d'Or Lionel Messi Pele

2012 Ballon d'Or Lionel Messi PeleAFP

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