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Didier Deschamps au pays du contre-pied

Deschamps au pays du contre-pied

Le 09/11/2017 à 16:50Mis à jour Le 09/11/2017 à 20:16

Didier Deschamps a été reconduit par la FFF parce qu’il est "le meilleur". Il convient donc de se préparer au duel dialectique et de mettre en œuvre les outils d’un manuel d’auto-défense contre une nouvelle religion.

"Celui qui gagne les duels en football, gagne le match". Il en est des adages et des idées reçues en football comme des maximes de la loi morale ailleurs : plus rien ne compte, pour s’assurer son ciel (et sa sélection en équipe de France), que de lui obéir aveuglément. Ainsi entend-on, au plus fort des retransmissions et des interviews au bord des pelouses françaises que, pour prendre le dessus sur son adversaire, il conviendrait irrémédiablement de "s’arracher", de "tout donner" ou plus primairement de "se battre" et d’aller "au combat". Nous ne comprenons rien aux duels, au football vrai, nous, pauvres romantiques que nous étions.

Le football serait donc bien - aux yeux des experts - comme la boxe, le karaté ou la sociologie, un sport de combat. Et si l’on voulait voir autre chose, si l’on avait du football une conception trop nostalgique ou trop idéaliste (selon d’où viennent les tirs), les "esthètes" (ou les "bielsistes" comme ils nous surnomment maintenant, pensant sans doute qu’il s’agit là d’une insulte), les esthètes, disent-ils, n’avions qu’à nous abonner au site de l’INA ou nous mettre à la danse, seule discipline artistique à la hauteur, pensent-ils, de notre virilité.

Didier Deschamps avec Noel Le Graet - 2017

Didier Deschamps avec Noel Le Graet - 2017Getty Images

Le spectacle de la force

Car professer les duels, prétendent-ils, c’est dire la réalité du rapport de force sur laquelle repose tout le jeu de football. Aussi enseigne-t-on les "duels" comme on enseigne la conjugaison : à grand renfort de tours de terrain et de coup de pieds au cul "le duel, écrit-on dans un manuel très répandu à l’attention des éducateurs français, est l’action de base de la formation des jeunes." Avec ou sans ballon, le duel "subi ou provoqué" (il s’agit bien d’une affaire de testicules et de baïonnette) constitue la mécanique secrète de toutes les rencontres et la formule incontournable de toute préparation de "haut niveau" comme dirait DD. Le football reposerait sur équation finalement assez simple : remporter "ses duels", offensif ou défensif.

"Éliminer et ne pas se faire éliminer" telle serait la loi implacable du football moderne, triste avatar de la loi du plus fort. Figurez-vous que, poursuivent-ils doctement, "les duels constituent entre 30 et 40% des actions d’un match de football". Conséquence, si vous n’aimez pas les duels (c’est-à-dire la loi du plus fort) et que vous préférez le déséquilibre collectif, le mouvement dans le dos d’une défense, le centre en retrait plutôt qu’au deuxième poteau, l’intelligence de l’esquive plutôt que la force du coup porté, c’est que vous n’êtes qu’un pauvre idéaliste (pour ne pas dire pire en deux lettres) et, au fond, ce qui revient au même, que vous aimez quelque chose qui n’a rien à voir avec le football. "Le football n’est pas un spectacle" conclurait leur Saint-Patron Jacquet fier de sa virile sentence.

Les frères siamois

Or parmi la centaine d’objections que l’insolent se doit d’adresser à ce genre d’instructeur de bataillons de campagne, deux pourraient avoir sa faveur. La première est historique. Le "football-association " (le nôtre donc), issu de la tradition de Cambridge, est né d’un mouvement d’affranchissement de la violence des jeux antiques et médiévaux (notamment la soule pratiqués sous d’infinies variations selon les villages et les époques et dont l’absence de règlement écrit ne faisait qu’accentuer l’extrême violence des oppositions).

Le premier règlement du football, datant de décembre 1863, interdit spécifiquement - occasionnant à ce titre la rupture avec le football-Rugby - le "tripping" et le "hacking" c'est-à-dire respectivement le "croc-en-jambe" et le "coup de pied dans les tibias", bref, l’extrême violence engendrant d’inévitables blessures. C’est précisément par ce mouvement d’obéissance à des obligations librement consenties (les lois du jeu) que s'est construite l'éthique du football-association, cet ensemble de règles et de pratiques le séparant définitivement de son siamois, le football-Rugby. La domestication de la violence et la suppression du duel, c’est précisément l’acte de naissance du football moderne.

La pelouse lors de Club Brugge - KV Kortrijk

La pelouse lors de Club Brugge - KV KortrijkGetty Images

Losing my religion

La seconde objection portera sur une notion qu’il faudra opposer à toute tentative de représailles. Non, la préférence qu’on professera dès lors pour le contre-pied plutôt que le duel ne sera pas un nouveau symptôme d’esthétisme ou de pudibonderie bourgeoise mal placée. Mais bien une nécessité logique : si les duels constituent entre 30 et 40 % des actions, de quoi sont constitués les 60 et 70% restant ? D’esquives et de mouvement. Un mot de contre-pied. Ouvrons un vieil exemplaire du Miroir du football (janvier 1960 pour exact), et abreuvons-nous d’une dissertation de Paul Kervelec consacrée à la supériorité logique et morale du contre-pied.

Car en effet, il y a de quoi disserter. "Techniquement, le contre-pied est un déséquilibre". L’exemple le plus frappant donnera même son nom à un style de jeu : le corner indirect ou "corner à la rémoise" (parce qu’inventé par Kopa, Batteux et leurs camarades). Le corner direct, "rend le football statique (…) Seulement, voilà ! La lutte individuelle systématique qu’il provoque entre deux adversaires suscite l’admiration des protagonistes du jeu « direct ». S’engager virilement, s’imposer physiquement, en un mot se battre, tels sont les mots d’ordre. Tenter en toute occasion, telle est la philosophie."

En somme ce football de duels acharnés entre deux adversaires n’est rien d’autre qu’une "spéculation sur le hasard" c’est-à-dire, à forces numériquement égales, une façon de confier la décision à des choses qui ne se préparent ni ne s’entraînent et donc, par conséquent, impossibles à expliquer et donc à reprocher. C’est ainsi que le football du duel, tout en multipliant les ineptes séries statistiques comme pour se donner une allure objective et masquer l’inavouable superstition sur lequel il repose, invoque et cultive, sans se rendre compte de la contradiction, les vertus de la "réussite" et de "l’état d’esprit", principes occultes de cette étrange science du hasard. Voilà pourquoi parler football avec un "pragmatique" est devenu impossible : son savoir n’est pas une science, c’est une religion ne souffrant aucune contradiction.

Le meilleur d’entre nous

Dès lors, Didier Deschamps est-il "le meilleur" comme le prétend son employeur ? Sans doute pas. Mais on ne le saura jamais tant que la question du jeu et de l’étalon de mesure des "résultats" qui sont par ailleurs brandis comme des fétiches ne sera pas placée au cœur d’une discussion de nature rationnelle sur un objectif contraignant, une marge de progression mesurable, une politique de formation cohérente, une finalité éthique précise. Comme toujours, ces intentions seront moquées et reléguées au stade de l’incantation au mieux naïve (thème du "on a une équipe qui progresse") ou au pire cynique ("c’est quoi une identité de jeu sinon des mots ?"). Le flou ainsi entretenu sur les motivations et la mesure des objectifs aura pour principal avantage de ne rendre aucune décision accessible au jugement rationnel condamnant d’ores et déjà toute tentative de critique constructive à l’apostasie.

La préoccupation légitime pour la qualité du jeu produit et de l’éthique mise en œuvre pour y parvenir sera ainsi finalement réduite à une affaire de goût et de couleur. Comme si un projet de jeu n’était pas une suite de choix rationnels et de décisions contraignantes. Comme si un projet de jeu ne pouvait pas faire l’objet d’une proposition débattue publiquement à partir d’arguments rationnels et convaincants. Comme si, en somme, l’équipe de France n’appartenait pas à tout le monde. Une idée de jeu rationnel prenant à contre-sens la tendance sectaire de la tradition du duel serait, elle, bien plus cohérente avec la tradition du pays des Lumières et de ses trois couleurs sur le maillot. Elle tiendrait en quelques mots compréhensibles par quiconque s’est un jour servi de son entendement pour combattre toute forme de fanatisme ou de superstition : ayons le courage de prendre le contre-pied.

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