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Le Barça de Cruyff, un ovni devenu référence

Le Barça de Cruyff, un ovni devenu référence

Le 12/10/2017 à 08:43Mis à jour Le 13/10/2017 à 07:59

En s’asseyant sur le banc du Barça en 1988, Johan Cruyff retrouve un club en plein crise. Pour Eurosport.fr, FourFourTwo vous raconte l’histoire de la naissance du mythique 3-4-3 et de la Dream Team de l’entraîneur néerlandais.

28 avril 1988. Les joueurs du Barça et leur entraîneur, Luis Aragones, sont réunis dans une salle de l'hôtel Hesperia. "Le président Josep Lluis Nunez nous a trompés en tant que personnes et nous a humiliés en tant que professionnels, déclare le capitaine José Ramón Alexanko via la lecture d’un communiqué. Bien que cela ne soit pas habituel, l'équipe demande la démission immédiate du président." Ce que l’on appellera plus tard la Mutinerie de l’Hesperia est le moment le plus marquant de cette saison du Barça. Dépressif, Aragones fera ses valises au terme du championnat. Le club est au bord de l’implosion. Alors, pour faire avancer les choses et assurer sa réélection lors du scrutin de juin, Nunez joue la seule carte à sa disposition.

Six jours plus tard, il annonce l’arrivée sur le banc de Johan Cruyff. Le Néerlandais connait bien la maison, avec qui il a gagné une Liga en tant que joueur en 1974. Une décennie plus tard, il revient au chevet d’un club malade. D’autant que la Mutinerie de l’Hesperia a laissé des traces. Première décision forte : la vente de quinze joueurs, parmi lesquels des titulaires de l’équipe identifiés comme les principaux mutins. Pour les remplacer, Cruyff recrute douze éléments, dont l'ailier Txiki Begiristain, le milieu offensif Jose Mari Bakero, l’attaquant Julio Salinas et le milieu défensif Eusebio Sacristán Mena. Ils deviendront des rouages cruciaux de la future Dream Team de Cruyff.

" Je sais que le messager est souvent tué. Pas avec moi"

"J'étais fier de savoir qu’un ancien joueur de ce standing s’intéressait à moi, explique Eusebio Sacristán Mena à FourFourTwo. Ses années de joueur au Camp Nou ont changé le football espagnol et le barcelonisme. Il a misé sur un groupe de jeunes affamés, qui n'avaient pas été impliqués par la récente crise." En dépit de la volonté du président Nunez, Cruyff décide également de conserver Alexanko, même si celui que l’on surnomme le chef des mutins a été hué lors de la présentation de l’équipe au Camp Nou. "Alexanko n'a rien fait, si ce n’est son devoir de capitaine, se justifie Cruyff. Je sais que le messager est souvent tué. Pas avec moi."

Une fois les hommes choisis, l’heure est à la restructuration stylistique. Début juillet, El Flaco (le maigre) présente le système qu'il veut mettre en place. "Il y avait un tableau noir et il a dessiné trois défenseurs, quatre milieux, deux ailiers et un avant-centre, raconte Eusebio. Nous nous sommes tous regardés et on s’est demandé ce que c’était que ce truc. C'était l'époque du 4-4-2. On n’arrivait pas à comprendre pourquoi il y avait autant d’attaquants et surtout comment on pouvait jouer avec trois défenseurs. C'était une révolution." Le 3-4-3, adapté du 4-3-3 que Cruyff avait connu sous Rinus Michels avec l’Ajax et les Pays-Bas dans les années 70, était né !

Johan Cruyff en 1988

Johan Cruyff en 1988Getty Images

Une nouvelle Masia au cœur du projet

"J'ai été critiqué pour avoir joué avec trois défenseurs mais c'est la chose la plus idiote que je n'ai jamais entendue, estimera le Néerlandais quelques années plus tard. Nous avions besoin de densifier le milieu et je préfère gagner 5-4 que 1-0." Telle était la vision de Cruyff. Et ses joueurs ont pu exprimer toute leur créativité dans un système pensé par le technicien néerlandais. "J'ai adoré ce 3-4-3, confirme Eusebio, qui a disputé plus de 250 matchs sous les ordres de Cruyff. J'ai eu beaucoup plus de mal à m’adapter dans d’autres systèmes. Ma technique et ma vision du jeu s'accordaient parfaitement avec le Barça de Cruyff." Le cœur du jeu et la suprématie de la possession, marque de fabrique du club encore 30 ans plus tard.

Le Néerlandais ne disposait cependant pas des joueurs techniques et intelligents nécessaires pour son projet de jeu. Il fallait donc les former. Et La Masia devait être réformée. Cela peut paraitre fou aujourd’hui mais ce club, qui a formé Xavi, Iniesta et Messi, ne misait à l’époque que sur des joueurs physiques. L'arrivée de Cruyff sur le banc a tout bouleversé. "J'avais des jeunes comme Albert Ferrer, Sergi ou Guillermo Amor, aimait rappeler Cruyff. Des joueurs sans qualités physiques particulières mais qui maniaient le ballon avec talent. Même Guardiola n'était pas un monstre physique. Mais avec le ballon dans les pieds, il était intelligent. C'est ce que je voulais."

Chaque équipe du club, des U8 au Barça B, adopte le révolutionnaire 3-4-3. Avec la possession du ballon comme dogme absolu. Le technicien néerlandais a posé sa patte sur l’ensemble du domaine sportif et La Masia a sorti ses premiers bébés Cruyff avec Ferrer, Amor et Sergi. A eux trois, ils accumuleront plus de 1 000 matchs en équipe première. Les pièces du puzzle imaginé par Cruyff étaient en place. Mais malgré les rapides succès en Coupe des Vainqueurs de Coupe (1989) et en Copa del Rey (1990), tout ne se passe pas comme prévu. Notamment avec les recrues phares de l’été 89, Michael Laudrup et Ronald Koeman, incapables de briller lors de leur première saison.

Avec onze points de retard sur le Real au printemps, Cruyff sauve sa place sur le banc en remportant la Coupe d’Espagne. Nunez a surtout mis son véto à un vote de défiance pour licencier le Néerlandais. Et bien lui en a pris car 1990-91 est la saison où la légende de Cruyff a vraiment commencé. Quand Barcelone a battu le Real Madrid en janvier 1991, pour prendre cinq points d’avance au classement, la Liga était presque pliée. Koeman régnait devant la défense, Laudrup s’amusait au milieu et Goikoetxea était devenu un titulaire de la sélection. C’est à ce moment-là que la plus grande faiblesse de Cruyff l’a rattrapé.

Johan Cruyff avec Pep Guardiola à l'entraînement du Barça
" Salid y disfrutad"

Gros fumeur depuis son adolescence, il a besoin d'un pontage coronarien pour dégager une artère obstruée. La conséquence aussi du stress permanent qu’il ressent sur le banc du Barça. L’opération va durer quatre heures et elle renforce la profonde conviction religieuse de Cruyff : Dieu l'a envoyé sur terre pour devenir le meilleur joueur et entraîneur de l’histoire. Entre l’opération et sa convalescence, il va manquer neuf matchs. Mais sous les ordres de son assistant Charly Rexach, l’équipe s’impose six fois et assure sa première Liga depuis six ans.

Avec un Cruyff de nouveau sur pied, suçant des Chupa Chups à la place des cigarettes, le Barça décroche sa deuxième Liga de rang l’année suivante et s’apprête à affronter la Sampdoria en finale de la Ligue des Champions. "Il nous a demandé d’oublier l'histoire du club et surtout nos défaites dans les finales précédentes, se souvient Nadal. Il a simplement dit : 'Salid y disfrutad' [Sortez et profitez-en]. Cela a balayé toute pression." Quand Koeman a trouvé l’ouverture sur coup-franc en prolongation, les mots de Cruyff sont devenus inexorablement liés à la première C1 des Catalans. Et c’est quelques semaines plus tard que l’on a évoqué pour la première fois sa Dream Team, en référence à l'équipe américaine de basket qui avait marché sur les JO de Barcelone.

Des mutins de l’Hesperia quatre ans plus tôt, il ne restait que le gardien Zubizarreta et le capitaine Alexanko. "Nous étions les élus et nous savions que c'était notre moment", affirme Eusebio. Malgré les rumeurs d’une cohabitation de plus en plus brûlante entre Cruyff et le président Nunez, notamment après une élimination dès le deuxième tour de la C1 face au CSKA Moscou en décembre 1992, les trophées ont continué à pleuvoir. Avec en point d’orgue une troisième Liga consécutive.

Avec le recrutement pendant l’été 93 du génial Romario, tout était en place pour conquérir une quatrième Liga et une deuxième couronne européenne. Le titre s’est effectivement encore offert au Barça, qui a engrangé 28 points sur 30 possibles pour coiffer La Corogne sur le fil, réagissant parfaitement après une claque à Saragosse en février. Après cette défaite, Cruyff avait promis une prolongation à tous les joueurs en fin de contrat si Barcelone était champion...

Romario (Barcelone)

Romario (Barcelone)Imago

Quatre jours plus tard, la finale de la Ligue des Champions face au Milan AC aurait dû être la consécration pour la "plus grande équipe de la planète". Koeman, Guardiola, Romario, Stoichkov : tous au sommet de leur art. "Le Barça est le favori, a clamé Cruyff avant la rencontre. Les Milanais basent leur jeu sur la défense, nous basons le nôtre sur l’attaque." Mais c’est bien Milan qui a gagné. Une démonstration. Une humiliation. Le malaise défensif de Barcelone avait rarement été exploité de manière si impitoyable.

En 90 secondes, tout était fini

L'été suivant, Eusebio, Stoichkov, Koeman et Begiristain ont suivi le Brésilien. Seuls Ferrer, Nadal, Bakero et Guardiola sont restés. Les buts se sont rarifiés et les victoires 4-3 sont devenues des défaites 3-2. Seul Luis Figo, acheté au Sporting, a compensé une partie des départs. La veille du dernier match à domicile de la saison 1995-96 - la deuxième consécutive sans trophée - la tension entre Cruyff et Nunez était encore montée d’un cran. La faute à des rumeurs persistantes sur l’arrivée de Bobby Robson.

CRUYFF A BARCELONE / AVANT-APRES

C’est dans ce contexte que le vice-président Joan Gaspart s’est rendu aux vestiaires pour discuter avec Cruyff. Les deux hommes en viennent aux mains et Gaspart menace de téléphoner à la police si Cruyff ne quitte pas immédiatement le Camp Nou. En seulement 90 secondes, l’entraîneur à la plus longue longévité du Barça était parti. Plus de dix ans plus tard, en continuant de s’appuyer sur un style de possession et en se reposant sur La Masia, Guardiola a dépassé son mentor en tant qu'entraîneur le plus titré de Barcelone. Mais l’héritage de Cruyff va encore plus loin.

La domination des clubs espagnols et le long règne de la sélection entre 2008 et 2012 prouvent que la philosophie du Néerlandais a imprégné tous les secteurs du football ibérique. "Cruyff a réinventé le concept du foot dans ce pays, conclut Miguel Angel Nadal. Barcelone et l'Espagne sont les derniers témoignages modernes de son héritage en tant qu'entraîneur." Cruyff est éternel. De Barcelone à Amsterdam. De l’Espagne aux Pays-Bas. Mais également partout où le nom du Hollandais Volant réveille des souvenirs gravés dans le marbre.

FourFourTwo
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