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C'est quoi être supporter de l'Espanyol quand on vit à Barcelone ? C'est "vivre un peu caché"

C'est quoi être supporter de l'Espanyol quand on vit à Barcelone ? C'est "vivre un peu caché"

Mis à jourLe 12/02/2016 à 10:08

Publiéle 12/02/2016 à 09:12

Mis à jourLe 12/02/2016 à 10:08

Publiéle 12/02/2016 à 09:12

Article de François David

A Barcelone, l'Espanyol tente de survivre sportivement et médiatiquement à l'ombre du grand Barça. Une tâche quasi impossible. Mais les "pericos" sont fiers de leurs différences et veulent croire à un destin meilleur, grâce notamment à l'investisseur chinois Mr Cheng, patron de Rastar, dont la capitalisation boursière vaut 3 milliards d'euros. Une supportrice et un journaliste nous en parlent.

Noa Cardenas, supportrice et abonnée

" L'évolution de la société, les résultats instables, ont fait que pour le monde entier, Barcelone c'est le Barça"

Qu'est-ce que c'est d'être de l'Espanyol ?

Je suis arrivée à Barcelone il y a huit ans environ. J'ai toujours aimé le football. Mais j'ai compris que pour s'intégrer à Barcelone, c'était "mieux" d'être pour le Barça. J'allais au gymnase, les gens me disaient : "Surtout ne sois pas de l'Espanyol hein, ce sera dur toi…" sur le ton de la boutade, mais, il y avait quand même un message. Un jour, je suis allé avec des amis, et j'ai accroché. Il y avait de l'ambiance, beaucoup plus qu'au Camp Nou. Les gens étaient à fond. Il y avait une passion autour de cette équipe. Vous savez, il faut de la personnalité pour être de l'Espanyol à Barcelone. Moi, je pense en avoir. Et j'ai voulu faire partie de cette "fantastique minorité" comme on dit ici.

Alors oui, c'est dur parfois… mais c'est émouvant. Quand on gagne à la dernière minute lors d'un match pourri, on s'en souvient. Regardez il y a quelques années, on devait marquer trois buts en dix minutes en Coupe du Roi contre Mirandes, une équipe de deuxième division. C'était impossible… et on a marqué trois fois en six minutes. Inoubliable. Ou alors, quand on a gagné 2-1 au Camp Nou, avec un doublé de De La Pena. Le Barça était premier, nous derniers, et on avait gagné chez eux. Super match de Kameni, De la Pena, Nene qui a joué au PSG après… Je ne sais pas si en France vous avez ça, deux équipes dans une même ville. Mais être pour le petit est beaucoup plus gratifiant, beaucoup plus fort… moi, je suis socia. Je suis abonnée. Que les mecs qui sont devenus supporters du Barça depuis Guardiola ne viennent même pas me chambrer. Ou au contraire, qu'ils viennent, ça me prouvera que ce sont des bouffons.

Alvaro Gonzalez (Espanyol) à la match du match contre le FC Barcelone en Liga le 2 janvier 2016
Alvaro Gonzalez (Espanyol) à la match du match contre le FC Barcelone en Liga le 2 janvier 2016 - AFP

Comment vit-on à l'ombre du Barça en Catalogne ?

Il y a une sorte de mépris évident. Les gens oublient vite qu'un Catalan a fondé l'Espanyol et qu'un Suisse a fondé le Barça. Et pourtant, mes amis, qui sont aussi aussi Catalans que ceux du Barça se sentent insultés. Notre hymne est en catalan aussi. Les gens se parlent en catalan… Mais l'évolution de la société, les résultats instables, ont fait que pour le monde entier, Barcelone c'est le Barça. J'avoue qu'en tant que fan de foot, j'apprécie de voir quelques actions du Barça, car ils sont très bons. Mais quand ils se la jouent un peu supérieurs, nous regardent de haut, nous traitent comme des moins que rien, là, je ne peux plus…

Nous n'avons eu aucun problème avec l'ancienne génération comme Puyol ou Xavi. Eux, c'était des mecs bien. Qui comprenaient et respectaient. En plus, ils venaient d'époque où le Barça ne gagnait rien, l'époque de Serra Ferrer, Van Gaal… tu sentais du respect parce que les mecs avaient galéré. Aujourd'hui, des types comme Piqué ou Busquets me dégoûtent. Ils se la jouent trop. Pour qui ils se prennent ? Neymar aussi, qui fait quarante roulades dès que tu le touches un peu. Je ne peux pas les voir. Je suis contre les chants insultants envers leurs familles, évidemment, mais je ne me prive jamais de les siffler. C'est le football. Ils sont habitués. Ça ne les empêchera pas de dormir. Le seul qui a notre amour, c'est Andres (Iniesta). Il ne nous a jamais rien dit de mal et a célébré la mémoire de Dani Jarque à la finale du Mondial. Grand monsieur.

Quel futur ?

Il faut d'abord se maintenir en Liga. Après, que les investisseurs chinois fassent une grande équipe. Nous, ce qu'on veut, ce sont des joueurs qui mouillent le maillot, qui donnent tout, comme Javi Lopez. C'est pas un grand joueur, mais il est identifié au club. Il aime l'Espanyol. Si on pouvait avoir des jeunes du club, des retours de personnes qui ont marqué l'équipe comme Kameni plus deux ou trois stars, ce serait parfait. On veut retourner en Europe, comme en 2007, où l'Espanyol est allé en finale de l'UEFA, ça ce serait magique. Mes amis me l'ont raconté. Avec le temps, ce serait bien de faire comme l'Atletico à Madrid. Si le projet est solide, j'espère qu'un coach comme Mauricio Pochettino, un vrai "Perico", pourra nous donner un jour coup de main. Ce serait un plus pour notre crédibilité.

Roman Martinez, journaliste à "L'Esportiu"

" Si les Chinois font un beau projet, on verra ressortir beaucoup de supporters de l'Espanyol qui vivent un peu cachés"

Qu'est-ce que c'est d'être de l'Espanyol ?

Dans mon travail, ce n'est pas évident. Notre ligne éditoriale est de traiter tous les sports en Catalogne et bien entendu, l'actualité des deux clubs de première division, Barça et Espanyol. En général, on fait six pages sur le Barça et deux sur l'Espanyol. Pour vous donner une image, le Barça c'est la multinationale et l'Espanyol, la petite épicerie de quartier. J'ai couvert les deux clubs et je peux dire qu'au niveau journalistique, il est beaucoup plus intéressant de couvrir l'Espanyol. Je peux faire mon travail. Je peux parler aux joueurs, avoir des relations normales avec eux. Au Barça, ce n'est plus possible. La presse est reléguée au fin fond du centre d'entraînement. Et la principale source, ce sont les tweets de Piqué et l'Instagram de Neymar… Aucun intérêt à mon niveau !

Mon journal a un espace clair pour l'Espanyol. La semaine dernière, on fait deux fois la Une sur l'arrivée des Chinois. Mais dans d'autres médias, une bonne décla de Javi Lopez qui parle avant un match de Séville passera toujours après Messi qui mange un plat de pâtes ou qui se gratte les c... C'est comme ça. Je ne suis pas sûr que la culture foot soit plus développée qu'il y a quelques années. A la télé, à la radio, c'est Barça, Real Madrid, un peu Atletico et c'est tout. Tout le reste est relégué au second plan. En France, vous parlez de plus de clubs j'ai l'impression. Et plus d'autres sports.

Munir El Haddadi et Ruben Duarte lors de Espanyol - Barcelona en Coupe du Roi le 13 janvier 2016
Munir El Haddadi et Ruben Duarte lors de Espanyol - Barcelona en Coupe du Roi le 13 janvier 2016 - AFP

Comment vit-on à l'ombre du Barça en Catalogne ?

En gros, il y a 85% de supporters du Barça et 15% de supporters de l'Espanyol en Catalogne. Dans le journalisme, c'est compliqué, pas pour moi, mais pour mes autres confrères. "Sport" par exemple, n'a qu'un envoyé spécial sur l'Espanyol. Ils sont quinze sur le Barça. "Sport" est un journal qui s'affiche ouvertement pro-Barça comme indiqué sur la Une : "Siempre con el Barça" ("Toujours avec le Barça"). En plus, ils vendent des casseroles Barça, des caleçons Barça… c'est une source de revenus pour eux. "El Mundo Deportivo" était un peu plus neutre, mais a dû s'adapter. Aujourd'hui, c'est 95% Barça. Ils sont tombés dans le piège.

Je peux comprendre que ça agace certains supporters de l'Espanyol, d'où la frustration et ce que l'on a vu, les chants, les insultes, lors des derniers matches. Les débordements ne sont l'oeuvre que d'une minorité, mais la majorité des supporters de l'Espanyol se sentent comme des moins que rien. Un exemple : à la mort de Dani Jarque, en 2009, ni Mundo Deportivo ni Sport n'ont ouvert leur journaux avec ça. Il y a une sorte d'humiliation constante… Autre exemple : lors d'un des derniers derbys où il y a eu d'ailleurs 0-0, un journaliste, supporter affiché du Barça a affirmé à la radio que le stade de Cornella était de la merde, que jamais il ne reviendrait et que si le fleuve qui est à côté pouvait déborder et engloutir tout le monde, ce serait mieux pour Barcelone. Vous trouvez ça normal ? Et pourtant, tout le monde rigolait à l'antenne... Ça, les supporters de l'Espanyol n'en peuvent plus. Le club aide pourtant la région : quand le Barça part en Chine ou aux Etats-Unis d'Amérique pour sa tournée d'été, l'Espanyol va en Catalogne se préparer. Il y a plusieurs années, un incendie a ravagé le nord de la région. L'Espanyol est venu faire un match de solidarité contre une équipe amateur. Le Barça avait promis de faire un geste, de venir. Les gens l'attendent toujours…

D'une manière générale, les journalistes qui suivent l'Espanyol sont moins acharnés que ceux du Barça. Des confrères me disent que la descente de l'Espanyol est le seul trophée qui manque à leur palmarès. Et beaucoup espèrent que l'Espanyol descendra lors de la 37e journée, au Camp Nou.

Quel futur ?

Je suis persuadé d'une chose : si les Chinois font un beau projet, on verra ressortir beaucoup de supporters de l'Espanyol qui vivent un peu cachés. Lors de la victoire en Coupe du Roi en 2006 ou en finale de la Coupe de l'UEFA en 2007, il y avait plus de 40 000 fans en déplacement. Tu te dis "Mais ils sortent d'où ceux-là ?" Il faut une stabilité sportive et financière. Premièrement, garder les meilleurs joueurs. A un moment, il y avait Kameni, De La Pena, Tamudo, Osvaldo, puis Sergio Garcia. C'est essentiel pour que les supporters, notamment les plus jeunes, puissent avoir des références.

Daniel Sanchez, président de l'Espanyol, et Chen Yansheng, président du groupe Rastar, le 21 janvier 2016 à Cornella
Daniel Sanchez, président de l'Espanyol, et Chen Yansheng, président du groupe Rastar, le 21 janvier 2016 à Cornella - AFP

Après, si cet investisseur chinois ou un autre, fait un projet comme le PSG, et attire du jour au lendemain Pogba et Cavani par exemple, vous verrez que la tendance changera. Que ça s'équilibrera y compris dans le traitement médiatique. Déjà, maintenant, l'Espanyol verrouille tous ses jeunes. Ceux qui ne se sentent pas identifiés aux couleurs du club, c'est dehors ! Marc Bartra était à l'Espanyol jusqu'à ses 15 ans et a préféré partir. Christian Tello aussi, malgré la promesse qui lui avait fait Pochettino d'en faire un joueur important. Lardin, le responsable des jeunes, me disait que chaque fois qu'il repérait un jeune dans un club amateur, ce même club s'empressait d'appeler le Barça pour les prévenir. Ça, c'est fini. Si on y met les moyens, il y a tout pour faire un beau club et devenir un vrai rival local.

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