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Romario et Stoichkov, histoire d'une improbable cohabitation

Romario et Stoichkov, histoire d'une improbable cohabitation

Le 07/09/2017 à 17:28Mis à jour Le 07/09/2017 à 17:50

Avant la triplette MSN, qui a mis un terme à sa collaboration cet été, Romario et Stoichkov ont formé l'un des plus formidables duo d'attaquants de l'histoire. Mais leur caractère a mis un terme rapide à leur association. Et le Barça a dû y renoncer après une seule saison. Pour Eurosport.fr, "Four Four Two" vous raconte cette histoire.

Pour une fois, il n'y avait pas d'excuse. Aucune malchance, aucune critique. Ce 2 novembre 1994, Manchester United avait été découpé par Barcelone au cours d’une partie à la beauté aussi brutale que merveilleuse. Il ne fallait pas se plaindre, juste l’accepter. "On s’est bien fait massacrer, admettait alors Alex Ferguson. Une expérience assez humiliante". Principaux artisans de cette déculottée, deux attaquants parmi les plus impressionnants de la planète : Romario et Hristo Stoichkov. Le Brésilien avait été le meilleur joueur de la Seleçao lors du Mondial 94 alors que le Bulgare, demi-finaliste, avait remporté le titre de meilleur buteur. Un mois après ce match face à United, Stoichkov obtenait le Ballon d'Or et, avec Romario, il formait sans doute le meilleur duo d’attaquants que le Camp Nou n’avait jamais vu.

Face aux Red Devils, le Brésilien a marqué un but, le Bulgare s’offrant un doublé. "Quand Barcelone impose son jeu, sa supériorité est insultante, a commenté l'ancien joueur du Barça, Lobo Carrasco. Ils voulaient visiblement prendre une revanche après ce qui était arrivé à Athènes". Athènes ? Six mois plus tôt, les Catalans, grandissimes favoris de la finale de Ligue des Champions, avaient volé en éclats face au Milan AC. Une lourde défaite 4-0. Mais ils avaient retenu les leçons de cette soirée et tourné la page, prêts à débuter une nouvelle ère. Fracasser United était un avertissement au monde entier. Les prémices d'un avenir dans lequel Stoichkov et Romario gouverneraient la planète football.

Le FC Barcelone 1993/1994

Le FC Barcelone 1993/1994Getty Images

" Stoichkov aurait pu être Mel Gibson dans Mad Max… "

Seulement, cela n’est jamais arrivé et il s’agissait en fait d’une dernière valse. Deux mois plus tard, Romario était parti, suivi de Stoichkov en fin de saison. Le duo de rêve était mort. Comme l’équipe de rêve, qui a vu s’en aller des piliers comme Andoni Zubizarreta, Michael Laudrup et l'entraîneur Johan Cruyff. Tout avait été désespérément de courte durée. Romario avait été associé à Stoichkov pour la saison 1993-94 puis lors des premiers mois de la saison suivante. Et c’était déjà terminé. Ces deux-là n’auront joué qu’une année ensemble. Mais quelle année !

"Stoichkov était un ange hors du terrain mais le diable sur la pelouse", a avoué l’arbitre à l’origine d’une longue suspension du Bulgare lors de sa première saison catalane (ndlr : il s’était fait marcher sur le pied par le joueur). "S'il avait été acteur, Stoichkov aurait pu être Mel Gibson dans Mad Max, Clint Eastwood dans Impitoyable ou Harrison Ford dans Blade Runner", a noté un chroniqueur catalan. Et les fans l'ont aussi aimé pour cela. Pour sa capacité à embrasser la cause barcelonaise. L’intensité mise dans chacun de ses matches, sa haine assumée et viscérale du Real Madrid… Au point un jour de rembarrer un gamin de 7 ans venu assister à un entraînement de la Bulgarie avec un maillot du Real.

Romario

RomarioGetty Images

" Romario a des pieds aussi sensibles et doux que les horloges de Dalí "

Les atouts et les charmes de Romario étaient bien différents. Avec ses larges hanches, ses cuisses puissantes et son centre de gravité très bas, il était unique. Totalement imprévisible. "Il est un jongleur, un magicien, un artiste de la surface de réparation, un virtuose, a écrit le quotidien catalan Sport. Il fait ce que les autres ne peuvent pas faire et tout ça avec une facilité alarmante". "J'ai toujours regretté de ne pas porter un chapeau pour pouvoir l'enlever le jour où le gardien d'Osasuna s'est retrouvé empli solitude, a écrit l'intellectuel Manuel Vazquez Montalban. Romario a des pieds aussi sensibles et doux que les horloges de Dalí. Il plie l'espace et le temps. Nous avons eu la chance de le voir sur le terrain."

Tout cela n’était pas suffisant pour impressionner Stoichkov. Quand Barcelone a arraché Romario au PSV, le Bulgare a clairement livré ses sentiments dans les médias. Les règles de la Liga stipulaient que seuls trois joueurs étrangers pouvaient être alignés en même temps. Et le Barça comptait déjà Stoichkov, Koeman et Laudrup dans ses rangs. "Signer un quatrième étranger est tout simplement stupide", a déclaré le Bulgare. C'était du Stoichkov tout craché : fanfaron, franc, émotif. Tout était donc réuni pour vivre un vrai désastre. Mais curieusement, Romario et Stoichkov sont devenus les meilleurs amis.

Une amitié et une complicité improbables

"C’est bizarre et je me demande même maintenant comment c'était possible, raconte le Bulgare. Il était introverti et j'étais tout l'inverse. Il aimait dormir, j'aimais vivre. Nous étions la nuit et le jour. Mais nous sommes devenus de bons amis dès le début. Nous étions inséparables". Les enfants des deux attaquants vedettes ont fréquenté la même école. Leurs épouses, Monica et Mariana, sont devenues les meilleures amies. Et au bout du compte, ils se protégeaient mutuellement. Ensemble, ils ont surtout été des partenaires dévastateurs sur le terrain. "Hristo a apprécié cette année avec Romario plus que toute autre", explique Minguella, l’agent espagnol qui a découvert Messi. Leurs nombreux buts en témoignent. Ainsi qu’un titre en Liga et quelques-unes des nuits les plus glorieuses de l'histoire de Barcelone.

Quelques fissures pointaient pourtant déjà le bout de leur nez, à la fois au sein du club mais également au sein du duo d’attaque. La politique de rotation de Cruyff avait mis en colère des hommes aussi doux que Michael Laudrup et Ronald Koeman, même si les résultats étaient souvent spectaculaires. Cette gestion du coach néerlandais n’est pas restée sans conséquence. "Quand nous gagnons, c'est grâce à Cruyff et quand nous perdons, c'est la faute des joueurs", a lancé un jour Stoichkov. C’est dans ce contexte que le gardien Zubizarreta a été informé qu'il ne serait pas conservé. Laudrup, lui, a décidé qu'il ne pouvait pas continuer ainsi. Dans le même temps, Stoichkov était de plus en plus préoccupé par le mode de vie de Romario et par les gens qui l’entouraient. Un coéquipier résume la situation brutalement : "Romario ne s'intéressait qu'à deux choses : le football et les femmes".

Hristo Stoichkov

Hristo StoichkovImago

Fêtes, maîtresses et mauvaises fréquentations

Quelques années plus tard, Romario a expliqué ce mode de vie. "Si je ne sors pas la nuit, je ne marque pas de buts." Un ancien joueur de Barcelone se rappelle d’entrainements où le Brésilien "n'a guère pu se déplacer" et s'est "pratiquement endormi" après ses efforts de la nuit précédente. Cruyff l'a d’ailleurs renvoyé à la maison après une séance et s’est vivement expliqué avec lui après un rendez-vous raté de plus d’une heure. "Il manque de discipline", s’est plaint un Cruyff résigné. Romario, lui, ne s'en souciait pas. "Ce n'est pas la première fois que j'ai une dispute avec Cruyff, ni la dernière. Je dis ce que je pense et personne ne me changera jamais."

Une nuit, Romario a été surpris avec une fille. Une semaine plus tard, elle était en couverture d’un magazine et une âme charitable en a poussé un exemplaire sous la porte d’une chambre d'hôtel. C’est la femme de Romario qui est tombée dessus… "L'habileté de Romario sur le terrain cachait ses dérives en coulisses, estime Jorge Valdano, entraîneur du Real Madrid de l’époque. Il était en train de tout gâcher, au point de mentir à son président pour partir avec deux blondes". L’amitié entre Romario et Stoichkov n’a pas survécu à tous ces épisodes. Et la fracture s’est confirmée après la Coupe du monde 94 remportée par le Brésil. A l’issue de la compétition, l’attaquant ne veut pas revenir en Catalogne. Le Bulgare cherche à le joindre pour essayer de lui parler mais Romario ne répond pas.

Moment de gloire et triste lamentation

La raison de cette brouille ? Une histoire de voyage au Brésil pour la famille Stoichkov, censée assister au baptême du fils de Romario avant de partir en vacances tous ensemble. Les hôtels et les vols avaient été réservés. Mais tous les joueurs bulgares ont été conviés à une réception avec le président Jelei Jelev et Stoichkov n’a pas pu se rendre en Amérique du Sud. Quand Romario est finalement réapparu à Barcelone, tout avait changé entre les deux joueurs. "Il s'est entraîné seul et nous avons à peine parlé, se souvient Stoichkov. Ensuite, nous avons discuté de son entourage et de ses amis que je n’aimais pas du tout. J'ai essayé de l’éloigner d'eux mais j'ai échoué. Il n’a plus jamais été le même".

A l’exception de cette démonstration face à Manchester United, le Bulgare avait raison. La saison suivante, Romario n’a marqué que quatre fois avant de partir. Stoichkov, lui, ne fera trembler les filets qu’à neuf reprises et le Barça se contentera de la quatrième place en Liga. "Romario n'est jamais revenu après la Coupe du monde. Son corps était là mais son esprit était toujours à Rio", regrette Stoichkov. C’était la fin de la Dream Team et de cette association de rêve. Tout s'était terminé trop vite et il y avait juste eu le temps d'une dernière danse pour les nostalgiques. Un moment de gloire face aux Red Devils et finalement une triste lamentation. Une démonstration de virtuoses que même Alex Ferguson avait appréciée depuis son banc de touche…

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