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Leicester, le dernier village… anglais

Leicester, le dernier village… anglais

Le 17/03/2017 à 14:22Mis à jour Le 17/03/2017 à 14:31

Tottenham éliminé en poule, Arsenal et Manchester City en huitièmes, l’honneur des clubs anglais repose sur le… quinzième de son championnat. Peut-on parler d’échec pour autant ?

"En 50 avant Jésus Christ, toute la Gaule est occupée par les Romains… Toute ? Non ! Un petit village d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur…" Comme l’énonçait la voix du regretté Pierre Tchernia à chaque préambule du célèbre conte de Goscinny et Uderzo, un village résistait à l’effondrement de la Gaule. Et si ce village n’était pas Gaulois mais Anglais et qu’il s’appelait… Leicester ? Dernier bastion de l’empire de la Premier League en Ligue des Champions avec Jamie Vardy dans le rôle d’Astérix et Robert Huth dans celui du géant Obélix prêts à recevoir Jules… Simeone.

Les éliminations prématurées de Tottenham (dès les poules), Arsenal (corrigé par le Bayern 10-2 !) et Manchester City (pourtant favori face à Monaco) sur la scène européenne ont relancé le débat sur la faiblesse supposée des clubs anglais et son (très riche) championnat par la même occasion. Pour faire simple : la Premier League est-elle surcotée ? On pourrait légitimement le penser si l’actuel quinzième du championnat (Leicester), loin d’être assuré de son maintien, n’avait pas sorti le troisième de la Liga (Séville) dont on n’a cessé de vanter la qualité et le niveau de jeu. La coupe d’Europe est avant tout un duel sur deux manches entres deux clubs et non deux championnats.

16 clubs en quarts entre 2006 et 2011, seulement 5 depuis 2012


Néanmoins, il y a une statistique implacable et incontestable. Entre 2006 et 2011, l’Angleterre comptait seize quart-de-finalistes. Entre 2012 et 2017, seulement… cinq, dont l’inattendu Leicester qui ne finit pas de nous surprendre. C’est la preuve d’une baisse générale de la compétitivité des grands clubs anglais par rapport à la moyenne des autres clubs européens. Mais peut-on réellement associer la baisse au niveau du championnat alors que les raisons de ces éliminations ne sont pas les mêmes pour tous ?

Si l’hypothèse de la fatigue liée à l’absence de trêve hivernale est un vrai élément de réflexion outre-Manche, elle ne s’applique, cette saison du moins, qu’à Tottenham. Les Spurs, qui peinent à exister sur plusieurs tableaux, donnent parfois l’impression de privilégier le championnat et notamment leur entraîneur, Mauricio Pochettino. Si le club progresse à grands pas, l’effectif est encore trop juste quantitativement, notamment à cause d’erreurs de casting (Janssen, Sissoko). Par ailleurs, la moyenne d’âge, très jeune (25 ans), du onze londonien pourrait être une explication si Monaco n’avait pas la même.

Guardiola et Pochettino lors de Tottenham-Manchester City

Guardiola et Pochettino lors de Tottenham-Manchester CityAFP

A Arsenal, un manque de talent évident


Pour Arsenal, le problème est clairement identifié et depuis plusieurs éditions déjà. Au-delà d’un tirage rarement clément, c’est avant tout un manque de talent dans chacune des lignes et de discipline tactique collective qui provoquent année après année le glissement de l’empire "wengerien" à l’image des cohortes romaines volant en éclats sous la puissance gauloise. Avant la double confrontation face au Bayern Munich, médias et consultants britanniques s’étaient amusés à cocher un onze commun. "Combien de joueurs d’Arsenal auraient leur place dans le onze du Bayern ?", s’était interrogé Rio Ferdinand, avant de répondre à sa propre question : "En dehors d’Alexis et peut-être Koscielny, aucun".

Le constat était lourd et difficilement contestable : Neuer devant Cech, Lahm et Alaba devant Bellerin et Gibbs, Hummels devant Mustafi, X. Alonso devant Xhaka, Vidal devant Coquelin, Thiago Alcantara devant Oxlade-Chamberlain, Robben devant Walcott, Douglas Costa devant Iwobi, Lewandowski devant Giroud. Si Arsenal a fait jeu égal pendant 45 minutes à chaque match, l’illusion n’a pas duré, précipitée par les sorties de Koscielny - sur blessure à l’aller et expulsé au retour - pour se solder sur un 10-2 sans appel ! Il est même édifiant et très inquiétant de penser que la compétitivité d’Arsenal puisse tenir à un seul homme. Pris individuellement, Coquelin, Oxlade-Chamberlain et Xhaka sont de bons joueurs mais, réunis tous les trois, n’avaient quasiment aucune chance de rivaliser avec Vidal, Xabi Alonso et Thiago Alcantara.

Laurent Koscielny (Arsenal) fautif lors du match retour des huitièmes de finale de la Ligue des champions contre le Bayern.

Laurent Koscielny (Arsenal) fautif lors du match retour des huitièmes de finale de la Ligue des champions contre le Bayern.Panoramic

City encore en apprentissage

Pour Manchester City, il est difficile de parler d’échec à propos d’un club qui était demi-finaliste l’an passé, éliminé aux portes de la finale sur un centre détourné de Gareth Bale. Et encore moins de l’échec de Guardiola. Le technicien catalan, arrivé avec l’objectif de mettre en place sa philosophie, ambitieuse et exigeante, pouvait difficilement connaître dès sa première saison le même succès qu’au Barca et au Bayern, deux clubs qui s’appuient sur un vécu et une assise collective depuis de nombreuses années au niveau européen. Il n’y a pas de honte à être sorti au nombre de buts à l’extérieur (6-6 !) face à ce Monaco-là.

On peut évidemment remettre en cause le choix de Guardiola d’aligner une équipe avec cinq joueurs à vocation offensive pour défendre un avantage de deux buts (5-3) d’autant que le pauvre Fernandinho s’est souvent retrouvé en infériorité numérique. Néanmoins, aucun des joueurs avec qui j’ai discuté après le match n’a contesté l’approche de leur entraineur, bien au contraire. Mais, comme Paris à Barcelone et comme l’a dit Gaël Clichy, l’équipe n’a simplement pas respecté le plan de jeu, rectifié par leur entraineur à la pause.

Sterling et Sané ont peu défendu sur les côtés laissant parfois Sagna et Clichy à un contre deux tandis que Silva et surtout De Bruyne ont connu un déchet technique inhabituel. Et, malgré sa première période complètement ratée en Principauté, City, avec un peu plus de réussite, aurait pu plier la rencontre au retour de vestiaires (quatre occasions nettes entre la 57e et la 67e) tandis que Monaco a inscrit le troisième but sur son premier tir en seconde période. Preuve que la qualification s’est jouée sur des détails. City est encore en phase d’apprentissage sous la houlette de Guardiola.

Ppe Guardiola lors d'ASM - Manchester City

Ppe Guardiola lors d'ASM - Manchester CityAFP

Les clubs anglais ont perdu l'art de défendre

En revanche, il y a un point commun à cette défaillance collective. Emportés par leurs habitudes domestiques, les clubs anglais ont perdu l’art de défendre si précieux en coupe d’Europe. Ce n’est pas une faiblesse anglaise si on rappelle que les entraîneurs à la tête de ces équipes sont Français, Argentin et Espagnol. Et il n’est pas étonnant finalement de voir que l’équipe encore en course est aussi celle qui sait le mieux défendre : Leicester. J’étais même étonné d’entendre Jorge Sampaoli se féliciter d’avoir vu son équipe acculer les Foxes sur leur but alors qu’elle était réduite à dix. C’est quand même une méconnaissance avouée de son adversaire que le monde entier a vu défendre becs et ongles dans ses vingt mètres la saison passée.

L’autre raison majeure, selon moi, est la concurrence toujours plus féroce au sommet du championnat. La Premier League est victime de son succès. Avec désormais six équipes pour quatre places qualificatives en Ligue des Champions, aucune équipe n’est assurée d’une participation. Sur des cinq dernières années, Chelsea (2012), Liverpool (depuis 2013), Manchester United (2014, 2016) et Tottenham (2013) ont tous été éjectés du Big Four. Seuls Manchester City et Arsenal, pour l’instant, sont parvenus à éviter le siège éjectable et les autres savent combien il est difficile d’y revenir.

Les clubs avec le plus solide ADN européen (Chelsea, Manchester United et Liverpool) qui sont aussi les trois derniers vainqueurs anglais de la compétition (respectivement 2012, 2008 et 2005) et finalistes (2008, 2009, 2007) ne participaient pas à l’édition 2016-2017, laissant deux novices - Tottenham, dont c’était la deuxième participation de son histoire, et Leicester, sa première - représenter la Premier League. Un manque d’expérience préjudiciable qui n’est pas près d’arriver aux Real Madrid, Barça, Bayern et Juventus dans leurs championnats respectifs…

Bruno Constant fut le correspondant de L'Equipe en Angleterre de 2007 à 2016. Il collabore aujourd'hui avec RTL, Europe 1 et Rfi en tant que spécialiste du football anglais et vous livre chaque sa semaine sa chronique sur la culture foot de Sa Majesté.

Pour approfondir le sujet, retrouvez dès ce mardi mon Podcast 100% foot anglais sur l'actualité de la Premier League et du football britannique

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