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Gagner la Coupe du monde 1966, la pire chose qui soit arrivée à l'Angleterre

Gagner la Coupe du monde 1966, la pire chose qui soit arrivée à l'Angleterre

Mis à jourLe 26/03/2016 à 00:02

Publiéle 25/03/2016 à 23:45

Mis à jourLe 26/03/2016 à 00:02

Publiéle 25/03/2016 à 23:45

Article de Philippe Auclair
Dans cet article

L'Angleterre rend visite à l'Allemagne, samedi à Berlin, pour un match amical toujours particulier. Parce que c'est face aux Allemands (de l'Ouest) que les Anglais ont remporté leur seul trophée international, il y a maintenant 50 ans. Et, selon Philippe Auclair, ce succès n'a pas fait les affaires du Royaume. Bien au contraire.

Il parait que "gagner n’est pas tout, gagner, c’est la seule chose". Un de ces truismes qui font frémir, comme "le football n’est pas une affaire de vie ou de mort…" - vous connaissez la suite. Peut-être est-ce parce que je suis en train de savourer les paradoxes de GK Chesterton, pour lequel mettre un lieu commun sur la tête était le moyen infaillible de dire une autre vérité, mais j’ai comme des envies de contre-pied aujourd’hui. Aussi dirais-je que la pire chose qui soit jamais arrivée au football anglais est d’avoir remporté la Coupe du monde en 1966.

Tout est la faute de 1966 (ou presque)

Un rien de nostalgie est compréhensible. Un second grand trophée continue de se refuser aux Anglais. L’équipe de 1970, sans doute supérieure à celle qui avait gagné quatre ans plus tôt, aurait pu, aurait dû, mais trouva le moyen de gaspiller un avantage de deux buts contre la RFA en quarts de finale au Mexique après avoir donné au Brésil son match le plus compliqué du tournoi. Après quoi 1990, les larmes de Gazza, 1996, Southgate qui loupe le sixième tir au but des hôtes, 2010 et le ghost goal de Lampard, bref, un catalogue d’échecs parfois glorieux, mais hélas prévisibles. Et tout cela est la faute de 1966. Ou presque.

La tentation du vainqueur occasionnel est de croire avoir trouvé une recette qui, chaque fois qu’on utilise les mêmes ingrédients, donne un résultat identique, comme si le sport avait quoi que ce soit à voir avec la pâtisserie industrielle. 900 ans après Guillaume le Conquérant, Alf Ramsey avait mis tout le monde d’accord. La mère-patrie du football dominait de nouveau la planète, Johnny Foreigner avait été remis à sa place. Oubliées, les gifles infligées par les Magic Magyars de 1953, à Wembley puis à Budapest, la défaite face aux USA au Mondial 1950, l’élimination en phase de poule de 1958, les quarts de finale perdus de 1954 et 1962, l’incapacité des clubs anglais à dépasser les demi-finales de Coupe d’Europe des Clubs Champions.

1990 World Cup semi-final England's Paul Gascoigne cries
1990 World Cup semi-final England's Paul Gascoigne cries - AFP

Ramsey, le pragmatique

Ramsey n’était pas un dogmatique, à la différence du gourou de la FA Charles Reep, hélas l’un des "analystes" les plus influents de l’histoire du football anglais, sur le cas duquel je me pencherai un jour et dont l’influence se fait encore sentir sur des entraîneurs comme Sam Allardyce et Tony Pulis, bien qu’il fût né sous le règne d’Edouard VII. Ramsey, qui avait été un joueur suffisamment talentueux pour être champion d’Angleterre avec les Spurs en 1950-51, était avant tout un pragmatique dont l’intelligence et le leadership avaient permis à Ipswich Town de passer de la 3e division au titre de champion de la 1re en l’espace de cinq ans. Ce pragmatisme lui fit écarter Jimmy Greaves, peut-être le plus grand avant-centre du football anglais, en plein milieu du tournoi de 1966. Doutait-il des qualités de Greaves? En aucun cas. Mais il avait trouvé une solution à l’équation de la victoire, dans laquelle Greaves, pourtant revenu de blessure, n’était plus un paramètre.

Le système qu’il échafauda en réponse au contexte de la World Cup (même s’il avait tenté l’expérience lors de quelques matchs amicaux précédents), avec une lucidité et un mépris des conventions qui l’élèvent au plus haut niveau des entraîneurs du XXe siècle, était de faire évoluer son Angleterre dans un 4-1-3-2 sans ailier, d’où le surnom de Wingless Wonders qui lui fut donné par la suite. Au pays de Cliff Bastin, Stanley Matthews et Tom Finney, c’était un anathème. On ne se gêna d’ailleurs pas pour le lui dire à l’époque.

Mais l’Angleterre triompha, en jouant un football qui ne fit pas vraiment chavirer les romantiques. Et quand Moore souleva le trophée, on oublia tout ce que ce succès avait de controversé. L’expulsion de Rattin dans un match empoisonné contre l’Argentine, l’attentat de Nobby Stiles sur Jacques Simon lors d’une défaite imméritée des Bleus en phase de poule, la main de Jacky Charlton contre le Portugal, pas plus honorable que celle de Luis Suarez contre le Ghana en 2010, le déplacement scandaleux de la demi-finale contre ces mêmes Portugais de Goodison Park à Wembley. Mais peut-être en va-t-il ainsi de tout vainqueur.

But ou pas but de Geoff Hurst en finale face à l'Allemagne ?
But ou pas but de Geoff Hurst en finale face à l'Allemagne ? - AFP

Le foot anglais, avait laissé le reste du monde réinventer "son" jeu

Le problème est que l’Angleterre se convainquit que ce couronnement avait valeur de preuve, de confirmation de sa supériorité immanente. Ce qu’on aurait du savoir depuis 1953 et les deux raclées infligées par la Hongrie (et ce que certains, dont Brian Glanville, répétaient depuis plus longtemps encore) – que le football anglais, confit sans sa suffisance et son insularité, avait laissé le reste du monde réinventer "son" jeu au point de devenir un anachronisme – fut oublié. Une Coupe du monde, ça ne se discute pas. En fait, si l’Angleterre avait souffert, c’est parce qu’elle n’avait pas su avoir le courage d’être suffisamment "anglaise". Quand elle l’était, et comment ne pas l’être avec un sélectionneur prénommé ‘Alf’, elle triomphait.

Ramsey demeura à la tête de la sélection sept années de plus, jusqu’à ce qu’un nul 1-1 contre la Pologne à Wembley s’avère le revers de trop pour le champion du monde. Mais c’est l’échec - l’Angleterre ne participerait pas à la Coupe du Monde de 1974 - qui le fit tomber, pas les méthodes qu’il avait employées. 1966 avait été une sorte de miracle, rendu possible par la ferveur du public de Wembley, la présence de quelques joueurs d’exception, comme Gordon Banks, Bobby Charlton et (le temps d’un tournoi) Alan Ball, plus le génie tactique de Ramsey. Une telle conjonction ne s’est pas revue depuis; cela n’a pas empêché les Trois Lions de digérer leur festin bien trop longtemps, de considérer comme un acquis, un droit, ce qui était le fruit du travail, du talent, mais aussi des circonstances.

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1966-2016 : retour sur 50 ans d'Allemagne-Angleterre - Eurosport

Ramsey avait fait évoluer l’Angleterre. Paradoxalement, sa réussite contribua à sa régression; elle conforta les isolationnistes dans leur idée que les défaites "d’avant" n’avaient été que des accidents. Mais cette Angleterre se trompait de "valeurs", ou se méprenait sur ce qu’elles apportaient vraiment, pour ne plus retenir que le sourire édenté et les tacles "virils" de Nobby Stiles et les ballons dégagés par Jacky Charlton comme s’il avait joué sur la pelouse de Twickenham plutôt que sur celle de Wembley. Tout cela pour aboutir à la caricature que l’on vit du temps de Carlton Palmer et de Graham Taylor.

Ramsey, arrière de l’équipe d’Angleterre martyrisée par Puskas et Cie en 1953, était un innovateur, quelle qu’ait pu être sa méfiance instinctive de tout ce qui n’était pas britannique. Ceux qui lui succédèrent ne le furent pas, partirent trop tôt - Glenn Hoddle - ou n’eurent pas le courage de l’être. 1966, ou le début d’un déclin ?

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