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Le jour où Sol Campbell est tombé en enfer

Le jour où Sol Campbell est tombé en enfer

Le 17/11/2017 à 16:01Mis à jour Le 18/11/2017 à 11:10

PREMIER LEAGUE - Le North London Derby qui oppose Arsenal à Tottenham, ce samedi, reste marqué à jamais par le retour de l’ancien défenseur à White Hart Lane, quatre mois et demi après son transfert inattendu des Spurs aux Gunners, dans ce qui fut l’une des ambiances les plus toxiques du football anglais.

Si la St Totteringham’s day, qui célèbre le jour où Arsenal est assuré mathématiquement de finir devant son rival au classement, n’a pas de date précise, Gunners et Spurs savent tous ce qui s’est passé le 17 novembre 2001. Un jour maudit qui a marqué le retour de Sol Campbell à White Hart Lane, quelques mois seulement après être passé chez l’ennemi. C’était il y a seize ans, jour pour jour, à quelques heures du "NLD" (North London Derby ou derby du nord de Londres). Et personne n’a oublié.

Encore aujourd’hui, certains supporters des Spurs refusent de prononcer son nom ou parlent du "traitre". Si la colère s’est adoucie avec les années, la douleur est toujours présente. Imaginez votre meilleur joueur et capitaine, au club depuis l’âge de 15 ans, rejoindre votre pire ennemi, après avoir annoncé qu’il resterait. C’est l’histoire du transfert le plus inattendu et controversé d’Angleterre. Celui de Sol Campbell.

Sol Campbell (Arsenal) à Tottenham en 2001

Sol Campbell (Arsenal) à Tottenham en 2001Getty Images

L’un des meilleurs défenseurs du monde entre 1998 et 2004

Pour comprendre, il faut revenir quelques mois en arrière. Au bout d’une saison décevante (2000-2001) qui a vu les Spurs se morfondre dans la deuxième moitié de tableau (12e à 21 des Gunners, 2e) et qui achève aussi sa dernière année de contrat, le défenseur et capitaine du club londonien s’interroge sur son avenir. Il répète à plusieurs reprises son attachement à Tottenham et déclare au magazine du club qu’il n’ira "jamais à Arsenal", jusqu’à cette interview d’après-match qui voit la journaliste de Sky lui demander en direct : "Allez-vous rester à Tottenham ?" Le joueur se gratte la gorge et lâche : "I am staying" ("Je reste"). Trois mots qui restent dans les mémoires des supporters de Tottenham et en travers de leur gorge à eux.

A l’époque, Campbell est l’un des meilleurs défenseurs au monde. Lorsqu’on évoque la Golden Generation anglaise, on fait souvent référence aux Beckham, Gerrard, Scholes, Lampard, Ferdinand mais rarement à Sol Campbell qui fut pourtant nommé dans le onze-type de deux grands tournois (Mondial 2002, Euro 2004). Approché par Ferguson à Manchester United mais également l’Inter Milan, le Bayern Munich ou encore le FC Barcelone, contre qui il marquera plus tard en finale de la Ligue des champions (2006), il repousse une nouvelle offre de contrat du club londonien. "On the record", le joueur souhaite des garanties sportives et jouer l’Europe. En "off", ses demandes financières - 20 M£ sur trois ans – sont jugées "ridicules et inacceptables" par le vice-président de Tottenham, David Buchler. Le transfert de Campbell d’un quartier du nord est de Londres à un autre serait d’abord une question de contrat. On l’apprendra plus loin, c’est un peu plus compliqué.

Sol Campbell avec Arsène Wenger lors de son transfert à Arsenal en 2001

Sol Campbell avec Arsène Wenger lors de son transfert à Arsenal en 2001Getty Images

Un transfert réalisé dans le plus grand secret

Le 27 mai, Campbell confirme son départ. Au 1er juillet, il sera un joueur libre et la première grande figure de la Premier League à profiter de la Loi Bosman redonnant liberté aux joueurs en fin de contrat. A Arsenal, Arsène Wenger rêve d’attirer le meilleur défenseur du championnat : "J’avais Henry qui avait l’habitude de se jouer des défenseurs. Mais, avec Sol, il y avait un mur, comme s’il était indestructible. Je le voulais de mon côté." Les Gunners entrent dans la danse par l’intermédiaire de David Dein, vice-président du club. Et ce transfert inimaginable entre deux clubs rivaux séparés de 6 kilomètres va se réaliser dans le plus grand secret.

Fin mai, Dein organise plusieurs rencontres à son domicile entre le joueur, son agent et Wenger, le plus souvent à des heures très tardives pour ne pas éveiller le moindre soupçon. Lors de longues balades au petit matin, Dein répète à Campbell ce que ce dernier aurait aimé entendre des dirigeants de Tottenham : "Viens chez nous et tu feras partie de notre famille". Une famille au sein de laquelle le petit dernier de douze enfants n’a jamais trouvé sa place et qui a souffert du désintérêt de son père.

Le transfert n’est dévoilé qu’au dernier moment. Campbell, qui a donné son accord la veille, a passé sa visite médicale quatorze jours plus tôt. De son côté, Arsenal annonce une conférence de presse au centre d’entraînement à London Colney pour l’officialisation de la signature de Richard Wright, gardien promis à la succession de David Seaman dans le but de l’équipe nationale et arrivé en provenance d’Ipswich contre 2 M£. Mais son arrivée est happée par le transfert le plus volcanique du football anglais et Wright retombe presque aussitôt dans l’anonymat (seulement douze apparitions à Arsenal et deux sélections).

Le 3 juillet à 12h30, Wenger apparaît souriant, fier de son coup (double) : l’effet de surprise et la signature du meilleur défenseur de Premier League, qui plus est gratuitement ! Ou presque, Arsenal ayant versé au joueur une prime à la signature de 2M£. "Seuls deux journalistes étaient venus, se souvient l’Alsacien. Je n’oublierai jamais leur visage lorsqu’ils ont vu débarquer Sol : 'Sol Campbell de Tottenham'. Ils n’arrivaient pas à y croire !" Il y avait un peu plus que deux journalistes quand même mais l’apparition du "roc" a été un choc pour ceux qui l’imaginaient en chemin vers Barcelone ou Milan. Conscient de la colère qui s’annonçait auprès de ses anciens supporters, Campbell refuse de poser avec le maillot d’Arsenal. Trop tôt. Comme son retour en sélection, 43 jours plus tard lors d’un match amical face aux Pays-Bas à… White Hart Lane, Sven Göran Eriksson se retranchant habilement derrière un manque de préparation. Trop risqué.

Le bus d'Arsenal en route pour White Hate Lane lors du retour de Sol Campbell (Arsenal) à Tottenham en 2001

Le bus d'Arsenal en route pour White Hate Lane lors du retour de Sol Campbell (Arsenal) à Tottenham en 2001Getty Images

" J’entendais les cris, les insultes. Ils voulaient du sang"

Sol Campbell n’est ni le premier ni le dernier à passer du mauvais côté de Seven Sisters road. Pat Jennings, le célèbre gardien des Spurs avant lui, vers Arsenal, en 1977, ou Emmanuel Adebayor après lui, dans le sens inverse, en 2011, deux ans après son départ des Gunners. Mais aucun d’eux n’a connu les semaines qui ont suivi le transfert de Campbell. L’international anglais ne pouvait plus marcher dans la rue ni aller au restaurant sans se faire insulter. Néanmoins, c’était rien comparé à ce qui l’attendait quelques mois plus tard, en ce fameux 17 novembre 2001, jour des retrouvailles avec le public de White Hart Lane. Le calendrier de la Premier League aurait pu être plus clément en programmant le match aller à Highbury et en réduisant ainsi ses détracteurs à quelques centaines seulement. Mais rien ne semblait devoir être épargné au "traître" dans sa pénitence.

La veille du match, à l’hôtel, Vieira et Bergkamp chambrent Campbell sur l’accueil qui l’attend. Lui se concentre. "C’était comme si j’allais à la guerre. Je savais que je devais mettre mon armure, me protéger." Le jour du match, lorsque le bus noir s’engouffre sur Tottenham High Road, Wenger est marqué par les nombreuses pancartes "Judas" brandies par une foule massive et haineuse. Un pendu à l’effigie de Campbell est accroché sur le bas-côté. Le joueur, lui, n’a pas changé ses habitudes. Il est assis au fond du bus et tente de faire abstraction alors que la foule lance des canettes et des bouteilles sur les vitres du bus caillassé. "J’entendais les cris, les insultes. Ils voulaient du sang", témoigne-t-il.

On est à une heure et demie du coup d’envoi. Une heure à attendre avant d’entrer dans la fosse aux lions pour l’échauffement. Vieira se souvient du regard, déterminé, de son coéquipier : "On voulait gagner le match pour lui". Sky, qui ne voulait rien rater du "spectacle", suit l’événement en direct. Campbell est le premier à sortir du tunnel au côté du grand Pat et est aussitôt conspué dans l’une des ambiances les plus hostiles jamais vécues en Angleterre. Les mots volent : "ordure", "pourriture". "Tout le monde savait que ce serait l’enfer pour Sol, raconte Ledley King dans son autobiographie, qui devait assurer la succession de Campbell à Tottenham. Je ne pense pas que Sol était préparé pour un tel niveau de haine. Même nous, joueurs des Spurs, étions choqués." "C’était horrible, horrible… dégoûtant, abominable…", confie plus tard l’ancien Gunner.

Les tribunes de White Hart Lane lors du retour de Sol Campbell (Arsenal) à Tottenham en 2001

Les tribunes de White Hart Lane lors du retour de Sol Campbell (Arsenal) à Tottenham en 2001Getty Images

Son frère aîné était au stade, au milieu des supporters de… Tottenham

A l’entrée des deux équipes, des milliers de ballons flanqués du mot "Judas" sont lâchés dans les ténèbres de White Hart Lane. Des banderoles, des pancartes, des cris, des insultes. Les supporters avaient promis trois minutes de silence pour marquer leur mécontentement mais la colère est trop grande. "Il nous a menti, se justifia un jour Daniel Wynne du Tottenham’s Supporters Trust. Il a dit qu’il ne partirait pas et, quand il l’a fait, il est allé tout droit à Arsenal !" Impardonnable. Wenger appréhendait le moment. "Mais, après cinq minutes, quand je l’ai vu toucher son premier ballon, j’ai pensé : c’est bon, ça va aller…" La rencontre est bordée de sifflets continus et plus intenses encore lorsque le "traître" touche le ballon. Parmi les nombreux projectiles, au moins une bouteille atteint le joueur alors que celui-ci est au duel avec Sheringham près de la ligne de touche. Mais Campbell, le visage fermé, ne laisse rien transparaître et livre une performance solide.

En seconde période, alors qu’il monte sur un corner, ses yeux balaient la foule massée derrière le but et s’arrête sur un homme. Un visage connu. "Un couteau en plein cœur", lâche-t-il. Son frère aîné, Tony, supporter de Tottenham. "Je n’arrivais pas à croire qu’il était là, au milieu du purin de colère qui violait mon nom. Je veux dire, on est frères. On a le même sang." Les deux hommes se sont rarement parlés depuis. La police qui, secrètement, espérait un match nul pour éviter que les esprits ne s’échauffent davantage après la rencontre est exaucée lorsque Poyet annule, à la dernière minute du temps additionnel, l’ouverture du score de Pires.

Sol Campbell pensait avoir vécu le plus dur. Malheureusement, le calvaire s’est prolongé dans beaucoup d’autres stades anglais. Déjà victime de cris racistes à Sunderland en 1993, il fait l’objet, en 2008, alors qu’il porte le maillot de Portsmouth face à son ancien club de Tottenham, d’insultes racistes et homophobes dans un chant d’une atrocité épouvantable :"Sol, Sol, wherever you may be... (où que tu sois)

You're on the verge of lunacy... (tu es proche de la démence)

We don't care if you're hanging from a tree... (on s’en fout si tu es pendu à un arbre)

Cos you're a Judas **** with HIV. (parce que t’es un Judas de merde avec le Sida)"

Onze personnes sont condamnées dont un gamin de… 13 ans. Treize ans, c’est aussi le nombre d’années qu’il a fallu à Sol Campbell pour présenter ses excuses aux supporters de Tottenham pour la peine infligée tout en réaffirmant qu’il n’éprouvait aucun regret sur sa décision, "un grand succès sportif". Pilier de la défense des "Invincibles", il remporte le doublé (Cup-championnat) dès sa première saison (2001-2002), un nouveau titre (2004) et une autre Cup (2005), deux trophées auxquels rêvent toujours les Spurs aujourd’hui. A Tottenham, la pilule n’est jamais passée au point de ne pas inviter le joueur le jour des adieux à White Hart Lane avant sa destruction en mai dernier, malgré ses douze années passées au club.

Bruno Constant fut le correspondant de L’Equipe en Angleterre de 2007 à 2016. Il collabore aujourd’hui avec RTL et Rfi en tant que spécialiste du football anglais et vous livre chaque sa semaine sa chronique sur la culture foot de Sa Majesté.

Pour approfondir le sujet, retrouvez mon Podcast 100% foot anglais sur l’actualité de la Premier League et du football britannique.

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