Le voleur de ballon

Le voleur de ballon
le 22/03/2010 à 16:14

C’est un moins de 17 ans – comment peut-on désigner les différentes tranches d’âge des rugbymen avec un terme aussi péjoratif :moins de…, moins de… - Il l’avait remarqué dans un  match de scolaires, à Marmande, un mercredi après-midi et lui avait posé quelques questions sur son passé rugbystique. Leur entretien ne s’était guère éternisé puisque le jeune venait à peine de débuter l’ovale après plusieurs années passées à courir derrière un ballon rond. Deux semaines plus tard, il avait apprécié son entrée en jeu lors d’un match difficile contre la meilleure équipe de la poule : seconde ligne malgré un gabarit commun, il n’avait pas voulu lâcher le morceau, comblant ses lacunes techniques évidentes et logiques par une activité de tous les instants. De la hargne, de la pugnacité, parmi des coéquipiers plus aguerris techniquement mais moins endurcis.

Sur Armandie, le premier soleil de Mars vient enfin de triompher d’un hiver particulièrement long. En début de semaine, la neige recouvrait encore les coteaux de Laplume et la cuvette de la Montjoie.  Sur la pelouse, les Espoirs de Perpignan et leurs homologues du SUA nous offrent un spectacle de grande qualité. Les Catalans dominent devant, première ligne solide, le géant Giucal, mon ancien élève de Carnot en gros progrès, son alter ego dynamique, Vivalda et Vaki derrière eux, Cazenave, l’espoir d’Argelès-Gazost à la baguette, du poids et de la vitesse derrière. Pourtant, pas de quoi troubler la marche en avant des fils de Jeannot : les piliers plient mais endiguent la rupture, les airs sont favorables à Ludo, Teamo et Jérôme, le six découpe comme un de l’I.R.A, le quatre comme un gersois, le neuf comme un de Castillon…la Bataille ! A l’ouverture, la "petite boule" enfile les buts comme des perles de cet océan que notre jeune Fidjien a traversé pour mieux nous régaler de ses longues courses ; la victoire se dessine, radieuse, adorable…belle tout simplement !

Un mois avant, il avait appris que l’adolescent s’était blessé grièvement au genou et qu’il avait donc rejoint la longue liste des indisponibles. Elle est de plus en plus impressionnante la "casse" en rugby : les genoux surtout, les chevilles, les poignets, les doigts sans oublier tendinites et pubalgies…Les victimes font souvent contre mauvaise fortune bon cœur et se consolent en multipliant les séances de musculation : "Je reviendrai plus fort !" Dans chaque staff, aux toubibs et kinés, se sont ajoutés les spécialistes de la réathlétisation. A l’Asso, avec Mathieu, l’ancien demi de mêlée international, travaille aussi Joël, par ailleurs formateur à l’Ecole Nationale Pénitentiaire. Ce sont des éléments indispensables de la Maison Bleue. Le fils de "l’île du Couchant" n’avait donc pu poursuivre sa progression sportive et le "Papy" l’avait perdu de vue. Il avait simplement appris par la voix de la Commission Education qu’aux problèmes physiques s’étaient ajouté quelques difficultés scolaires et même des incartades répétées sur le plan disciplinaire. Il savait ce type d’enchaînement : je me blesse, je ne joue plus, je suis mal, je me tiens mal, les mauvaises notes tombent, on râle après moi et je râle après tout le monde…

En fin de match la mêlée bleue, longtemps en difficulté, se reprend gaillardement : le Namibien fait ployer le Catalan…Les Usapistes sentent non seulement le match mais aussi le bonus défensif leur échapper. Oubliant le collectif, chacun d’entre eux tente, isolément, d’inverser le cours du jeu et de sauver le "siempre davant" .Conséquence, certains dérapent sur les règles, discutent les décisions de l’arbitre et subissent logiquement les foudres du sifflet. De quoi aimer la botte aujourd’hui infaillible du buteur agenais. La fin approche et ce dernier vient de dégager son camp ; vent dans le dos, l’ovale file loin derrière la tribune Ferrasse, dans le no man’s land qui sépare les vestiaires des terrains de tennis. Un beau ballon presque neuf, un ballon bien blanc de l’USAP avec l’écusson sang et or fièrement visible.

Il a bondi immédiatement comme Jean Valjean, le voleur de pommes ou encore Gilbert Bécaud voleur d’orange, incapable de résister à la tentation. Butin sous le bras mais la jambe encore claudiquante, il a cru s’échapper vers la rue de Lille. C’était sans compter sur les quelques spectateurs habitués de l’en-but, outrés par la dérobade. Ils vont le crier, le rattraper, le cerner et le reconduire triomphalement jusqu’à la main courante ; aux commentaires de fuser : "P……d’A…., encore eux !"

Confortablement installé dans un des sièges baquet au milieu des compagnons d’ordinaire, l’Ancien avait observé la scène, sans bouger et sans mot dire. L’incident lui rappela soudainement sa course folle, plus d'un demi-siècle auparavant, dans l’enceinte du vieux stade de Mathalin avant que la ville d'Auch ne construise le Moulias. Sa mémoire sélective attribua comme étant l’auteur du dégagement rien de moins que Pierre Albaladéjo, le botteur métronome de l’U.S.Dax, placé ce jour-là à l’arrière. C’était une belle olive de cuir, fascinante, sentant bon l’onguent qu’un soigneur zélé avait répandu sur l’écorce. Lui non plus n’avait pu résister : au troisième rebond sur les cailloux des Populaires, il s’était emparé de l’ovale, l’avait calé sous son bras, et sans regarder derrière lui, malgré les cris hostiles, il avait filé vers l’unique issue du stade. Ce jour-là, Mathalin avait fait le plein : l’U.S.Dax comptait parmi les Grands et le F.C.A sur sa terre, dans sa célèbre cuvette, ne s’en laissait jamais compter. La foule trop nombreuse devint la principale alliée de sa forfaiture ; elle favorisa sa fuite "victorieuse" alors que la désertification d’un match d’Espoirs avait causé la perte du jeune homme. Lui, échappa à la vindicte des témoins, se faufila parmi les spectateurs qui n’avaient rien vu de la scène, gagna la rue qui descendait doucement vers le Gers, rouge, essoufflé mais seul au monde. Dans ses mains, il tenait un trésor.

J’aime bien les mercredis après-midi d’Armandie : les deux centaines de gosses de l’école de rugby multiplient les exercices sur les annexes. Les cadets occupent la salle de musculation ; souvent les Pros répètent leurs gammes sur le terrain d’honneur. Tout à l’heure, Crabos et Reichels vont prendre le relais. Dans l’entre-temps, je regagne le bureau où, à l’heure du thé, les éducateurs se rejoignent pour préparer le week-end à venir. Devant la porte, le jeune homme m’attend, une tête bien au-dessus de la mienne, et pourtant peu rassuré. Nous voilà assis de part et d’autre de la table, lui, les yeux baissés, malheureux, attendant la leçon de morale : "Thomas – c’est son entraîneur – m’envoie : "J’ai essayé de voler un ballon lors du match des Espoirs, dimanche dernier…." Avec fatalisme, il attend la sanction.

 

Ce matin, au réveil, le texto de B.C, le Bleu toujours à l’âme : "C’est un joli nom camarade, qui marie cerise et grenade…". C’est si bon d’avoir des camarades, le meilleur d’entre nous vient de partir !