Oh Marie...

Oh Marie...
le 24/02/2010 à 01:26

 

Quand Marie Dorin a connu son grand moment de solitude sur son tir couché, comme tout le monde, j'ai eu mal pour elle. J'ai surtout pensé à tous ceux qui, une fois dans leur vie de champion, ont vécu un moment identique, où la faillite individuelle provoque la chute de tout un collectif. Le premier nom qui m'est venu à l'esprit, ou plutôt la première image, c'est celle de Luis Arconada, l'ancien gardien de l'équipe d'Espagne, auteur d'une des plus grosses boulettes de l'histoire du football en finale de l'Euro 84. Vous me direz, quel rapport entre le foot et le biathlon, entre une finale de l'Euro et un relais aux Jeux? Pas grand chose en effet en apparence. Sauf ce terrible sentiment d'avoir trahi ses partenaires.

Il n'y a sans doute rien de pire à vivre pour un sportif de haut niveau. Quand un sportif passe au travers dans une épreuve individuelle, il le vit évidemment très mal. Mais ces hommes et ces femmes ont l'habitude d'assumer leurs réussites comme leurs échecs. Dans le cas d'un sport collectif ou dans une course comme le relais en biathlon, l'individu s'efface derrière le groupe. On ne combat plus pour soi mais aussi, surtout, pour les autres. Dorin luttait pour Sylvie Becaert et Sandrine Bailly qui, contrairement à elle ou Marie-Laure Brunet, n'avaient pas encore de médaille dans ces Jeux. Quand ça se passe mal, plus que le poids de l'échec, c'est donc celui de la culpabilité qu'il faut porter. Or il est insupportable, mais inévitable.

Même s'il ne reflète d'ailleurs qu'une réalité déformée puisque, quand elle a passé le relais à Sandrine Bailly, la France était troisième et donc encore médaillée, il n'est pas inutile de le rappeler. En skiant comme une fusée, Marie avait partiellement rattrapé sa boulette. Cet échec n'aurait donc pas été que le sien. De toute façon, personne dans l'équipe de France n'aurait songé une seconde à lui en vouloir. Marie-Laure Brunet et Sylvie Becaert l'ont immédiatement réconfortée à son passage sur la ligne. "On gagne à quatre, on échoue à quatre", explique Becaert. Marie le sait bien, tout ça. Mais elle ne l'entendait pas. Si la médaille avait échappé aux Françaises, elle aurait tout pris sur elle, vous pouvez en être certains. C'est pour cette raison qu'elle a fondu en larmes une fois son relais terminé.

Personne n'aurait parlé d'une "Dorin", comme on parle aujourd'hui encore d'une "Arconada". Ce qu'a vécu Marie mardi, beaucoup d'autres l'ont vécu en biathlon. Elle n'aurait été ni la première ni la dernière (1). La gaffe d'Arconada possédait un côté inédit par son ampleur dans une finale de cette importance. Mais ce tir couché lui aurait collé à la peau un petit moment, j'en suis convaincu. C'est un coup à vous pourrir, sinon une carrière, en tout cas les quelques mois qui suivent. Je me souviens aussi de Francis Repellin, le troisième membre de l'équipe de France de combiné nordique à Albertville en 1992. Après l'euphorie du doublé de Fabrice Guy et Sylvain Guillaume dans l'individuelle, tout le monde attendait une médaille. Sous la pression, Repellin avait craqué, dès le saut. La France avait terminé quatrième et Reppelin, qui n'avait pas 23 ans à l'époque, ne s'en est jamais vraiment remis, se sentant seul responsable de l'échec. On ne peut être que soulagé de savoir que la "petite Marie" a évité ça. Les Jeux donnent naissance aux peines les plus grandes comme aux joies les plus intenses. Marie Dorin a vécu à la fois l'une et l'autre en quelques minutes. Dans le bon ordre.

(1) Passer à côté au tir en biathlon, ça arrive. Si vous voulez voir une vraie boulette, je vous conseille la vidéo ci-dessous de la malheureuse Domracheva en octobre 2009 à Oberhof. Alors qu'elle était en tête de la Mass start, la Biélorusse a tiré debout au tir... couché. Sans commune mesure avec le 3 sur 8 de Marie Dorin, qui fait partie du jeu.

LAURENTLaurent VERGNE