Patrick Mouratoglou dirige depuis 15 ans l'Academy de tennis qu'il a créée, reconnue comme l'une des plus performantes au monde. Ancien coach personnel de Marcos Baghdatis, Anastasia Pavlyuchenkova, Aravane Rezaï, Jeremy Chardy et Grigor Dimitrov, il entraîne désormais Serena Williams. Auteur de "Eduquer pour gagner" (2007, Ed. Amphora), il dispose d'une tribune mensuelle dans de nombreux magazines internationaux et est consultant pour les antennes d'Eurosport sur les tournois du Grand Chelem.
Federer / Nadal: décryptage
C’était leur dixième confrontation en Grand Chelem. Encore une fois, comme souvent, désormais 8 fois sur 10, c’est le Majorquin qui en est sorti vainqueur. Le match a été d’une grande intensité, le Suisse a montré un niveau de jeu d’une grande qualité, mais cela n’a pas suffi. Retour sur la rencontre.
Un départ de boxeur
C’est Roger qui s’échappe le premier : 3/0 puis 4/1 : Un départ canon ! Il me fait penser à Mike Tyson dans ses combats. Aussitôt que le gong retentit, il cogne dans tous les sens, vise le KO. Federer prend la balle tôt, agresse sans cesse, prend sa chance. Rafa est abasourdi, il joue court car subit une énorme pression. Le Suisse laisse son empreinte sur un début de match tonitruant.
La difficulté de maintenir un niveau de jeu exceptionnel
Malheureusement pour lui, ce qui se produit souvent face à Rafa prend place. L’intensité qu’il produit, le rythme proposé, la longueur des rallyes, impose la perfection. Et maintenir la perfection longtemps dans ces conditions frise l’impossible. C’est finalement souvent le même scénario face au Majorquin. Il impose des conditions difficiles, met la barre très haut, et la moindre baisse d’intensité se paie très cher. C’est dans ces conditions qu’il recolle au score. Même si finalement, Roger remporte le premier set en jouant un jeu décisif de très haut niveau, il paie le prix de ses efforts dès le deuxième set, durant lequel ses statistiques baissent dans tous les domaines.
Rafa, quant à lui, comprend assez vite que Federer produit un tennis de très grande qualité, et, avec intelligence, il ralentit le jeu en jouant avec plus de hauteur dans le revers du Suisse pour accélérer lorsqu’il en a l’occasion.
Les clés du match
Les matchs entre ces deux géants sont riches. De multiples paramètres s’entrechoquent. En voici selon moi les clés :
Le mental : Comme prévu, l’aspect mental joue un rôle prépondérant dans les face-à-face entre les deux hommes compte tenu de l’avantage psychologique dont bénéficie le Majorquin grâce aux nombre de victoires acquises aux dépens de Federer. Le Suisse qui, par le passé, faisait toujours la différence dans les moments-clés, qui parvenait à produire des coups insensés lorsqu’il en avait besoin, n’est plus dans la même réussite lorsqu’il s’agit de les mettre en œuvre face à Rafa.
L’Espagnol, de son côté, parvient à être décisif comme très souvent sur les points les plus importants.
Le physique : De ce côté, comme prévu également, le chronomètre joue pour Rafa. Plus le temps passe, plus l’Espagnol est fort, et plus Roger baisse. Cela augmente énormément la pression du Suisse lors de ses rencontres face à Rafa. Il sait que chaque set perdu amenuise ses chances de victoire finale. L’Espagnol le sait et prend un malin plaisir à allonger les rallyes et à faire courir son adversaire. Il sait que ce dernier le paiera plus tard dans la rencontre. Je suis convaincu que vendredi matin, Roger s’est levé très courbaturé. Rafa, quant à lui, pourra enchaîner cinq sets en finale.
Le pourcentage de 1ères balles :
Le Majorquin a été remarquable en ce qui concerne son pourcentage de premiers services. Il a culminé à 77%, ce qui constitue presque un record sachant que, dans le même temps, il assure 69% de points gagnés derrière ceux-là.
Cette option qui a constitué à pratiquer la « première-seconde » a été importante stratégiquement car a empêché Roger de l’attaquer sur ses secondes balles.
Les rallyes ont donc été plus nombreux et Rafa a souvent débuté l’échange en ayant la main, et donc en distribuant et en faisant mal au Suisse sur le plan physique.
Le bilan de Roger
Incontestablement, Roger est sur une bonne dynamique. Sa prestation face à Rafa a été l’une des plus convaincantes. Agressif, créatif, meilleur côté revers que par le passé, il va incontestablement dans la bonne direction. J’émets, cependant, quelques réserves sur certains points précis :
- Projet « Battre Nadal »
Si le niveau du « Big Four » est évidemment très élevé, le problème de Roger Federer se nomme Rafael Nadal. Seul ce joueur a barré la route au Suisse à maintes reprises au moment de remporter d’autres titres du Grand Chelem. Federer doit résoudre cette problématique. Son avenir en dépend. Il finira sa carrière avec 16 ou 17 tournois du Grand Chelem si les choses restent en l’état. Si, en revanche, il parvient à battre son adversaire N.1, il n’est pas insensé de penser, vu le niveau de jeu produit par ce champion d’exception, qu’il pourrait dépasser la barre des 20 titres majeurs. L’enjeu est donc de taille. Il devrait selon moi, si ce n’est pas déjà le cas, se lancer dans un projet : « Battre Nadal ».
Dans cet objectif, il faut contrecarrer la tactique du Majorquin qui consiste toujours à jouer très haut et long dans le revers du Suisse pour l’obliger à raccourcir, à reculer, et permettre à Rafa d’utiliser son coup droit pour le faire reculer.
- Travailler le revers lifté pris au sommet du rebond constitue donc un des paramètres essentiels à faire progresser. Tout au long de l’année, Roger est aux prises avec des adversaires qui servent en kick sur son revers en seconde balle de service. Chacun de ces retours de la part de Federer est l’occasion de travailler le point technique sur lequel il doit devenir le plus solide. J’avoue avoir donc du mal à comprendre pourquoi il continue de choper en retour de revers tout au long de l’année sur seconde balle adverse…
Roger a incontestablement réalisé de réels progrès sur ce point, mais cela demeure fragile et insuffisant. Continuer et intensifier ce travail technique me semble vital dans ce projet.
- La volée
Nombreux sont les observateurs qui prétendent depuis des années que la clé pour que Roger s’impose face à Rafa consiste à monter au filet. Je m’inscris en faux. Je nuance en confirmant que la montée à contre-temps peut constituer une solution efficace mais que la montée directe est très peu souvent couronnée de succès. Les statistiques de Federer face à Nadal au filet sont flatteuses avec 61% de points gagnés, mais incluent tous les points que le Suisse est venu finir au filet sur des balles « faciles ». La montée directe en revanche a constitué un réel échec et ce, pour deux raisons. La première est liée au fait que le Suisse joue ses volées trop haut sur les jambes. Il utilise beaucoup ses qualités de main et sa technique est trop peu propre avec beaucoup trop de poignet. Enfin, Federer éprouve des difficultés à « sentir » le jeu au filet. Il se place souvent mal et offre trop de « trous », trop d’occasions de se faire passer.
Roger est sur la bonne route. Le projet « Battre Rafa » doit, chaque jour, avancer. Chaque entraînement, mais aussi chaque match doit être l’occasion d’œuvrer à gommer progressivement les points faibles sur lesquels s’appuie le Majorquin pour gagner, et développer les armes manquantes pour trouer la défense majorquine tant côté coup droit que revers.























