Patrick Mouratoglou dirige depuis 15 ans l'Academy de tennis qu'il a créée, reconnue comme l'une des plus performantes au monde. Ancien coach personnel de Marcos Baghdatis, Anastasia Pavlyuchenkova, Aravane Rezaï, Jeremy Chardy et Grigor Dimitrov, il entraîne désormais Serena Williams. Auteur de "Eduquer pour gagner" (2007, Ed. Amphora), il dispose d'une tribune mensuelle dans de nombreux magazines internationaux et est consultant pour les antennes d'Eurosport sur les tournois du Grand Chelem.
Un duel de Titans
Un match historique
5h53 de match. Une durée jamais encore atteinte dans une finale de tournoi du Grand Chelem. Un combat entre deux immenses Champions, probablement deux joueurs avec le plus gros mental de l’histoire du tennis. Deux hommes qui sont allés jusqu’au bout d’eux-mêmes, et bien au-delà pour finalement voir triompher Novak Djokovic au bout du suspense.
Un niveau de jeu moyen
Si l’on fait abstraction du spectacle "hitchcockien" qui ces deux titans nous ont livré, nous devons nous rendre à l’évidence : le spectacle a été intense du fait de la dramaturgie qui nous était proposé, grâce à la beauté de l’engagement unique de chacun de ces deux joueurs. En revanche, le niveau de jeu général durant cette rencontre a été médiocre, très loin de celui proposé par ces deux mêmes joueurs à l’US Open 2011.
L’Espagnol a joué très court tout au long de la rencontre, et Novak n’a pas su en profiter de manière satisfaisante. A l’arrivée, un ratio points gagnants / fautes directes de 101 pour 140, et la sensation d’une immense domination du Serbe pendant les trois premiers sets (même s’il a perdu le premier).
Un match très mal abordé par Rafa
Si l’on compare le niveau de jeu du Majorquin sur ce match à celui produit notamment face à Berdych et Federer, l’écart est immense. Rafa a, à l’évidence, subi l’événement car il a probablement mesuré l’importance de celui-ci sur la suite de sa saison et peut être de sa carrière. Il n’a pas su aborder ce match avec un ratio agressivité supérieur au ratio stress. Conséquence : il s’est, d’entrée mis sur la défensive. Il a évolué très loin de sa ligne de fond de court. Après trois sets, le majorquin avait passé 4% du temps à l’intérieur du terrain contre 34% pour le serbe. Il a beaucoup joué court, beaucoup au centre, cherché à se protéger plutôt qu’à faire mal. Durant les trois premiers sets, il bougeait mal, comme tétanisé par l’événement. Enfin il a joué de manière très mécanique et a permis à Djokovic de bénéficier en permanence d’un coup d’avance sur lui.
Il aurait fallu que Rafa s’engage dans ce match pour le gagner, qu’il ne cherche pas à éviter la diagonale de revers sur le coup droit adverse, qu’il tourne plus souvent autour de son revers.
Le problème, c’est que cette tension nerveuse dont il a fait l’objet l’a fait raccourcir ses frappes, et lui a donné le sentiment de manquer de temps. Il a donc reculé pour bénéficier de plus de temps, mais cela l’a conduit à jouer court et à se faire agresser.
Des points faibles qui deviennent criants
Sous l’effet du stress, les points faibles deviennent toujours plus visibles :
- Sa longueur de balle a été plus qu’inquiétante durant ce match avec un nombre de balles sidérant tombant dans les carrés de service.
- Son revers a encore montré ses limites. Il n’a cessé de chercher à changer de diagonale pour échapper aux coups sur son point faible, mais sa longueur de balle coupable l’a mis au supplice sur les attaques de revers de Nole. Lorsqu’il a chopé ce coup, il s’est presque toujours trouvé en situation défensive, car son adversaire en a souvent profité pour tourner autour de son revers.
- Sa seconde balle de service a offert des caviars à un Novak très efficace sur seconde balle adverse.
- Sa position dans le court si éloignée l’a exposé en permanence aux angles croisés courts et aux amorties.
Un courage qui force l’admiration
Finalement seule sa première balle de service l’a sauvé de nombreux mauvais pas, et il finit le match avec 67% de premières balles de services passées et 66% de points gagnés derrière elle.
Mis à part son engagement sur premier service, le Majorquin a été mis au supplice et sans un courage et une volonté hors normes, le match se serait surement achevé en quatre sets en faveur de Djokovic.
Une fois de plus, Rafa montre des qualités de bagarreur et de cœur probablement jamais égalées par le passé chez aucun autre joueur.
Les leçons de ce match
Si ce match n’aura pas été totalement satisfaisant du point de vue du niveau de jeu, il nous a cependant donné de nombreuses informations.
En demi-finale face à Murray, Djokovic a longtemps été dominé tennistiquement par son adversaire. En finale, il a commis de nombreuses fautes directes et n’a pas joué son meilleur tennis. Novak a montré qu’il savait gagner en toutes circonstances y compris face aux meilleurs, y compris lorsqu’il ne parvient pas à atteindre un niveau de jeu satisfaisant compte tenu de son statut.
Le Serbe continue à perpétrer son invincibilité relative puisqu’il remporte quatre des cinq derniers tournois du Grand Chelem. Il marque de son empreinte ce début d’année 2012 comme il l’avait fait en 2011.
Pour Nadal, c’est un véritable coup dur, car il s’agit de la septième défaite consécutive face à Djokovic qui lui barre la route lors de la majorité des finales importantes. Il semble se rapprocher du Serbe, mais si l’on prend en considération le niveau de jeu de Nole lors de ce match, il faut relativiser ce constat.
Novak envoie un message clair à l’ensemble des joueurs : c’est toujours lui le patron. Il montre le niveau physique, l’engagement mental, et la détermination nécessaire pour remporter un tournoi du Grand Chelem et de ce fait oblige tous les autres à s’interroger. Ce match montre que l’on peut gagner une finale de tournoi du Grand Chelem sans produire un très grand niveau de jeu, mais en possédant la capacité de fournir un effort physique gigantesque, avec une énorme intensité pendant presque six heures… avis aux amateurs. Que l’ensemble des joueurs, et en particuliers les français se demandent s’ils sont armés pour affronter un tel combat, et travaillent pour s’en rapprocher le plus possible.
Pour leur prochaine rencontre
Rafa et Nole se rejoueront cette année, et probablement plusieurs fois. Que doit retenir Rafa ? Plusieurs éléments me semblent importants. Le premier touche à son approche du match. Une fois de plus, cette finale a été remportée par le joueur le plus agressif, le plus entreprenant, le plus directif. Rafa devra être capable d’aborder les prochains affrontements avec le Serbe dans cet état d’esprit.
Second élément, il devra faire preuve de beaucoup plus de variétés dans son jeu, beaucoup trop prévisible aujourd’hui. Les zones jouées en retour quasiment systématiquement croisées, ses revers toujours ou presque long de ligne pour changer de diagonale, son coup droit trop souvent croisé, son service slicé sur le revers de Novak le plus souvent.
Il devra améliorer sa seconde balle de service trop tendre.
Enfin, en prenant le jeu en main, en n’ayant pas peur de frapper son revers croisé fort pour pouvoir se décaler en coup droit, en frappant souvent son coup droit long de ligne, et cherchant à faire mal plutôt qu’à se protéger des attaques adverses, il sera dominateur et non en position d’agressé permanent.
Enfin, il faut rendre un immense honneur à Novak Djokovic qui, en évoluant à la même époque que deux Champions d’exception que sont Rafa et Roger, a su dominer le tennis mondial. Il compte désormais cinq titres du Grand Chelem et il est aujourd’hui bien difficile d’imaginer que son palmarès s’arrête là.























