"Le rugby européen rentre toujours avec du retard dans la modernité du jeu"

"Le rugby européen rentre toujours avec du retard dans la modernité du jeu"
le 17/12/2013 à 16:48

Les matchs aller de la coupe d’Europe ont fait resurgir, au delà des résultats, les bons comme les moins bons, un des maux du rugby français. J’évoque cette faiblesse récurrente constatée au fil du temps, en équipe nationale, dans le Top 14 voire en championnat européen, à ne pas s’engager dans la continuité d’une compétition, pire d’un match, dans une dynamique de jeu résolument entreprenante et créative.

Il s’agit bien d’une espèce de frilosité qui tend bizarrement à nous détourner d’accepter sans crainte de produire "plus de jeu", quelles que soient les circonstances et les adversaires. Dans le temps, cette mise en place et œuvre d’un rugby toujours plus volumineux, qui multiplie et diversifie les situations et les formes de jeu, amènerait forcément les joueurs à sortir, voire à ne plus devoir obéir, au jeu structuré préétabli.

On s’aperçoit trop souvent que l’ambition de jeu diminue en fonction des résultats. Ceux-ci, de manière incontournable, réduisant le volume qui va avec. Dommage car au fil du temps, le vécu et les expériences acquises en continu pour le porteur de balle et le collectif les conduiraient, du fait d’être confronté à un nombre croissant de situations imprévues et variables, à mieux appréhender et lire les situations de jeu qui se présentent. Une façon de concevoir le jeu qui dans la continuité et le vécu récursif des formes de jeu et de leur alternance, tendrait à élargir le pouvoir d’action et les savoir-faire tant individuellement que collectivement. L’acquisition de ces compétences élargies se mettant en place dans le cadre de repères à appréhender et à déceler à la vitesse du jeu. La compétition étant alors entendue comme un facteur supplémentaire de formation dans le cadre d’une toujours plus grande adaptation .

Depuis que le rugby existe, le rugby européen, celui des équipes nationales et donc des clubs rentre toujours avec du retard dans la modernité du jeu. L’impulsion ludique est souvent venue de l’hémisphère sud. Aujourd’hui, la compétition du Super 15 développe un volume de jeu qui consent aux joueurs plus de liberté d’initiative. Dans ce cadre, chacun, selon sa culture, est à même de réinvestir ces ambitions de jeu dans leurs équipes nationales. Les compétitions qui nous opposent mettant en évidence le retard de la vielle Europe. Malheureusement, la Coupe du monde tous les 4 ans ne permet pas, même si un exploit est toujours possible, de combler le déficit.

Curieusement on retrouve aussi cette tendance en Europe. Sans avoir forcement autant de potentiel que les clubs français, la majorité des clubs anglais et celtes y compris les moins huppés s’engagent et produisent globalement un jeu plus ambitieux et plus volumineux que les équipes françaises. Même si dans l’instant, ils n’y obtiennent pas toujours l’efficience et les résultats recherchés, il n’y a pas d’un match à un autre une remise en cause du style choisi. Progressivement ils puisent dans cette constance la confiance utile, celle dont on a besoin pour ne pas désavouer le jeu et le spectacle choisi dès le premier échec.

Je parle du choix d’un jeu qui ne perd pas de vue l’obtention dans le temps de résultats. C’est bien le choix d’un style qui est à rechercher de manière pérenne, pour pouvoir bénéficier des effets de performance et résultats logiquement attendus. La germination du jeu collectif recherché prend tout son sens derrière la prise de risque et la concordance de créativité qui va avec. Créer cette dynamique qui vise à toujours plus et mieux entreprendre n’est pas si facile mais c’est une option qui, à terme, doit permettre d’imposer son jeu et d’y trouver une identité.

Bien sûr, à contrario de cette polarisation, on peut opposer un jeu plus régressif, plus restrictif. Faire le choix d’un jeu plus pragmatique permettra sans doute de gagner ponctuellement un match voire une compétition mais celui-ci ne s’inscrira pas, en tout cas moins, dans une continuité de performance et ne facilitera pas l’évolution du collectif pour évoluer vers une vision et une école de jeu qui n’a rien d’utopique.

Est-on aujourd’hui, dans notre société rugbystique, à même d’entendre et d’accepter ce discours? Ce pari est-il si intenable? N’est-il pas recevable puisque, dès le premier accroc à la recherche de solutions dans des domaines du jeu particuliers, pour ne pas dire restrictifs, qui peuvent résoudre le problème du moment mais pas le fond?