"On préfère former des joueurs obéissants"

"On préfère former des joueurs obéissants"
le 03/10/2013 à 14:28

A l’heure actuelle, les joueurs me semblent bien souvent empruntés pour répondre aux situations imprévues qui surgissent ici et là, au gré des rapports force rencontrés. Quand le jeu à réaliser ne répond plus aux attendus, les décisions prises pour le rendre efficace ne sont pas toujours en adéquation avec la situation du moment. Changer ce qui était prévu, c’est prendre une décision en relation avec la nouvelle problématique que génère le dialogue attaque –défense. Un choix qui implique d’accepter d’engager sa responsabilité car il s’agit bien, pour répondre avec justesse au jeu situationnel, en sortant du chemin prévu par une organisation et prévision de jeu programmé.

Un élément d’explication peut être trouvé dans le fait que le jeu de haut niveau soit super organisé, avec sa kyrielle de plans de jeu divers et variés. Ces derniers sont devenus incontournables mais entraînent des effets pervers. En effet, apporter au collectif une façon idéale de jouer au rugby en programmant les déplacements est rassurant. Engagés dans ce jeu préfabriqué et aspirés par cette dynamique, les utilisateurs du ballon ne recherchent pas forcément d’options différentes, ni ne saisissent celles qui se présentent. Ils n’usent pas de cette liberté d’initiative que procure justement le jeu qui, par essence, implique logiquement de s’adapter à l’inattendu.

Quand le porteur de balle prend la bonne décision et fait le bon choix, la réactivité collective de ses partenaires fait souvent défaut. Le “trop programmé” tend à bloquer la spontanéité à la fois du porteur de balle décideur, et des partenaires. Il s’agit bien d’un manque d’interactivité dans la pensée tactique, celle du jeu à réaliser dans l’instant T. Les coupures qui se produisent entre le joueur exploitant avec pertinence le jeu situationnel du moment et le soutien proche sont fréquentes et sont la conséquence de carence dans la lecture du jeu. La finalité du jeu à réaliser dans l’instant n’a pas le même sens pour tous. Les finalités du soutien et celle du porteur de balle n’est pas achevé.

Il s’ensuit souvent une course individuelle qui n’est pas suivie d’effets positifs puisque les soutiens n’anticipent pas le choix fait par défaillance dans la lecture du jeu.

Aujourd’hui, en compétition, le prévu s’impose à l’imprévu car l’organisation doit donner à tout le collectif l’impression que tout peut être maîtrisé. Le sens que l’on donne à l’action s’inscrit dans la dépendance à des formes de jeu et aux techniques qui vont avec. On assure, pour le faire, une distribution des joueurs dans l’espace de jeu qui visent, sinon à éliminer les situations perturbantes, du moins à en limiter les effets en n’affrontant pas le degré plus ou moins important d’incertitude qui va avec.

Dans la formation du joueur, et trop souvent à l’Ecole de rugby, on n’apprend pas à "jouer avec l’imprévu", en tout cas on ne prend en compte pas ce facteur essentiel comme moyen de formation dans les phases d’apprentissages. On préfère former des joueurs obéissants.

Le concept "sens du jeu" est alors beaucoup trop circonscrit dans la récitation, d’un idéal de jeu, celui énoncé dans le catalogue rugbystique et ou par imitation. Le sens alors développé conduit alors à des comportements et attitudes qui ne sont pas en adéquation avec le jeu situationnel. L’activité adaptative du joueur est tronquée et ce, quel que soit son niveau de pratique. Il s’agit bien d’une carence d’ adaptation active celle qu’il s’agit de développer et de rendre consciente aux joueurs pour les amener à mobiliser le "facteur adaptatif" avec pertinence en toutes circonstances.

Dans les entraînements de haut niveau, ce facteur d’imprévisibilité semble "gêneur": il est rarement pris en compte ou mal compris dans le travail proposé dans les entraînements qui ne laissent que peu de place au jeu total dans toute sa complexité en laissant au joueur la liberté utile pour choisir décider et agir, réussir et bien sur se tromper. On y préfère la maintenant très traditionnelle mise en place qui, forcement, tend à déqualifier le jeu situationnel.

Malgré tout, si l’on accepte que la performance rugbystique peut aussi s’inscrire dans un moment de jeu où une phase durant laquelle le joueur réalise, dans la situation présente, une action qui s’avère déterminante, alors on peut se réjouir que chaque journée du Top 14 nous amène à jouir d’ actions individuelles qui allient spectacle et efficacité. Les joueurs talentueux existent, et grâce à leur potentiel adaptatif ils surprennent certes les défenses mais malheureusement trop souvent leurs partenaires. Ils sont contraints à finir seuls leurs actions, ce qu’ils font quelquefois très bien (exemple le demi de mêlée montpelliérain Pélissié la semaine dernière face à Clermont) et quand l’objectif n’est pas atteint, on parle de "détails" mal maitrisés.

Ces actions tranchantes de jeu individuel sont bien sûr une réelle performance. Oui, à condition de considérer cette initiative comme la conséquence du jeu juste à faire dans le cadre de la prise de décision pertinente que le rapport de force dans la situation de jeu attaque-défense impose. Quand l’action en question se reconnaît par sa différence, pour ne pas dire son originalité, se démarquant ainsi de ce que d’autres auraient pu faire dans des circonstances identiques et si … en plus, le résultat final du match en est la conséquence positive, on a alors tendance à parler d’exploit que l’on relie souvent à d’autres facteurs, la dimension physique entre autres. On oublie qu’il s’agit bien d’un moment d’intelligence et de créativité.

En effet ces "passes- murailles", d’abord joueurs “intelligents d’espace", ne sont pas si nombreux, mais ils excellent plus souvent dans ces situations d’incertitude. Intuition diront certains, là où d’autres y verront de l’intelligence, facteur essentiel dans la performance qu’il convient de continuer à développer y compris chez les meilleurs. Malheureusement, quand le système de jeu s’impose par des obligations de positionnement préétablis, ils risquent d’y perdre leurs repères, ce qui serait dommage.

Enfin… jouer avec l’incertitude inspire de la méfiance... On y préfère les répétitions programmées de phases improbables qui alliées avec l’obligation de gagner sont plus sécurisantes. Mais il s’agit d’une tendance qui dans le temps risque d’évoluer.