"En Nouvelle-Zélande, il existe le culte du beau rugby"

"En Nouvelle-Zélande, il existe le culte du beau rugby"
le 24/06/2013 à 08:45

La performance peut prendre bien des formes, elle peut être l’expression d’une culture, d’une nation. On peut donc l’identifier et elle a naturellement sa singularité. Si vous cherchez dans le monde un pays où depuis toujours et quelles que soient les générations, il existe le culte du beau rugby, alors il vous faut aller en Nouvelle-Zélande. Il s’agit bien dans ce pays de valoriser une conception du jeu. Une façon de le jouer qui s’est progressivement construite et qui continue d’évoluer dans le temps dans le cadre de ce concept.

Joueurs, entraineurs, public veulent gagner mais pas n’importe comment. Cette culture du beau jeu s’est toujours ancrée derrière l’évolution des règles qu’ils utilisent avec pertinence pour enrichir leur jeu en allant vers plus d’excellence sans en dénaturer le fondement culturel. De fait, quels que soient les entraîneurs, il y a la volonté non pas d’ interpréter les données du jeu mais de s’en servir pour les faire évoluer dans le sens de l’esprit attendu dans le cadre de références culturellement communes au monde rugbystique de ce pays.

Les résultats des All Blacks confortant évidemment ce fondement pour un style de jeu qui de fait n’est jamais remis en cause. Les critiques, et bien sûr elles existent en Nouvelle-Zélande, et elles sont parfois acerbes, se portent sur les joueurs, les entraîneurs, mais rarement sur l’ambition de jeu souhaitée. Il ne s’agit pas d’une manière unique de penser le jeu mais bien selon les matchs, les contextes, les oppositions, les rapports de forces rencontrés de tirer parti de la grande richesse tactique du rugby sous toutes ses formes. Cette flexibilité leur permet tout en même temps d’acquérir la confiance utile pour entreprendre sans être coincé dans des plans de jeu contraignants. Cela leur permet aussi, le temps d’une défaite, de rebondir sans tout remettre en cause, de ne pas passer abusivement d’une stratégie de jeu ambitieuse à une restrictive conçue comme antidote obligé à ce qui éventuellement n’a pas fonctionné.

On ne peut, vu les résultats, mettre en doute l’efficacité de leur rugby et la confiance qu’elle génère. Cette efficacité prend du sens derrière cette volonté générale d’aller vers le même but. Une volonté générale qui reste indispensable pour réussir durablement.

L’équipe de France a perdu les trois tests sans avoir été dominé physiquement, loin s’en faut. Elle a développé l’esprit combatif indispensable dans ce type de match. Mais, cela ne suffit pas, même si on peut accepter que ce n’est pas inutile pour l’avenir. Espérer construire sur ce constat est insuffisant. Les Bleus ont su mettre en échec le jeu offensif des Blacks avec un premier rideau défensif très efficace qui les obligea à rechercher l’avancée dans le jeu au pied, ce qu’ils ont su faire avec succès. De plus, ils ont su se nourrir de quelques balles récupérées à des moments clés dans le match quand on s’y attendait le moins. Quel que soient le contexte du moment, le positionnement sur le terrain, en toute liberté, sans retenue, le jeu de l’un devient le jeu de tous, la machine noire semble inarrêtable. Grâce au soutien et à la réactivité autour du ballon, le jeu de passe s’articule logiquement, on n’a pas besoin du ruck de trop pour préserver jusqu’à la ligne de but adverse le déséquilibre créé dès le début de l’action pour autant d’essais partis de leur ligne de but, ceux dont raffole le public néo zélandais.

Avec des statistiques favorables en termes de nombres de balles disponibles (gagnées et récupérées) la France sur trois tests a marqué un seul essai, au demeurant magnifique, a réussi quelques mouvements collectifs d’envergure mais pas suffisamment, a rendu par un jeu au pied sans incertitude bon nombre de ballons dont se sont nourris les All Blacks, leur permettant ainsi de remettre de la vitesse à leur jeu, ce que le jeu placé ne leur a pas permis de faire.

C’est bien la production des Tricolores, leur jeu qui est au cœur d’une évolution, d’un perfectionnement. Cela, me semble-t-il, passe par le choix d’un jeu qu’il s’agit d’enrichir, un jeu donc plus libéré, plus créatif, moins réducteur. Aujourd’hui, les joueurs sont indirectement fragilisés par des choix stratégiques qu’ils appliquent avec rigidité. Entre autre exemple, dans le troisième test, tous les ballons récupérés dans le plan profond ont été joués en renvoyant la balle au pied par le seul réceptionneur. Les choix stratégiques ne sont pas suffisamment souples pour être modifiés en cours de match. Cela demanderait de transformer les représentations que les joueurs ont du jeu et de leur performance afin de leur rendre intelligibles d’autres moments du jeu auxquels leur potentiel leur permet d’accéder. Pas une révolution puisqu'en octobre dernier, on n’en était pas très loin.