"Perdre amicalement devant son meilleur ennemi laisse une trace"

"Perdre amicalement devant son meilleur ennemi laisse une trace"
le 30/07/2013 à 10:22

----------------------------------------------------------------

Alors que l’hémisphère sud en termine avec sa compétition, le rugby hexagonal reprend ses droits avec les premiers matchs amicaux.

De l'importance des matchs amicaux

Dans un système professionnel toujours plus abouti, le mot "amical" exprime forcément un autre sens. Même si officiellement le but recherché est bien de retrouver le terrain et le jeu, après une intensive préparation physique, il y a, sous-jacents, des agios économiques et sportifs qui obligent à transformer l’esprit de ce type de match. On se prépare mais les résultats, vus les enjeux, ne peuvent être négligés. Le paradoxe est bien présent. Ce type de préparation, qui a pour objectif d’avancer dans la construction de l’équipe, ne peut plus se satisfaire de résultats médiocres. L’objectif non concurrentiel de ce type de match a vécu. On se prépare, certes, pour gagner plus tard. Mais en gagnant ces matchs préparatoires, c’est mieux.

En plus, les matchs que l’on peut qualifier "de prestige" entre grosses écuries sont déjà et seront de plus en plus recherchés. Perdre même amicalement devant son meilleur ennemi laisse une trace et oblige les entraîneurs battus à apporter logiquement des réponses banales qui se veulent rassurantes. L’enjeu concurrentiel n’est pas seulement en externe, dans le résultat de ses matchs amicaux, mais aussi en interne. Il touche les joueurs qui doivent se positionner compétitivement au sein du groupe et face à une rivalité toujours plus exacerbée entre les Français, recrues et stars étrangères qui ne sont pas épargnées par la concurrence et doivent elles aussi sans cesse démontrer leur compétitivité. Cette obligation d’être à la hauteur avant le coup d’envoi est bien présente dans cette préparation et les mauvais résultats, quand ils surgissent, sans être dramatiques ne manquent pas d’interroger. Ce qui logiquement engendre de petites tensions.

Peut-on se "préparer à bien jouer" autrement ? Cela pourrait être possible, en choisissant des partenaires de jeu de niveau inférieur. Un choix qui autoriserait, sans avoir la contrainte du résultat, à la fois la construction du jeu et l’évaluation du potentiel tant collectif qu’individuel du groupe. Mais quel entraîneur oserait, à l’aube de l’ouverture du Top 14, se présenter sans avoir été confronté en amont à des matchs de haut niveau ?

L'essai de Masaga, "un essai comme je les aime"

Le sud en termine avec le Super 15. Les Chiefs de mon ami Wayne Smith, ex-entraîneur des champions du monde aujourd’hui à la tête de la franchise néo zélandaise, affronteront les Brumbies. Wayne, dans un mail reçu après sa victoire en ½ finale contre les Crusaders, se disait surpris par cette victoire des Australiens, qu’il n’attendait pas. Il me disait devoir analyser leur jeu mais qu’il n’allait pas se prendre la tête. Il avait pleine confiance en son équipe pour imposer le jeu qui leur avait permis d’en arriver à ce stade de la compétition.

J’avoue avoir apprécié dans cette demi finale le spectacle proposé par ces deux collectifs. Les Chiefs ont délibérément choisi le jeu à la main, ce qui n’est pas étonnant quand on connaît le penchant de Wayne. Dans le même temps, les Crusaders s’appuyèrent davantage sur le jeu au pied de Dan Carter sans pour autant en abuser. Mais c’est plutôt sympa, pour une fois, de voir que l’équipe qui a été la plus joueuse et qui m’a semblé pratiquer un rugby libéré, s’impose.

Le rugby aujourd’hui nous livre trop souvent le spectacle d’un parfait agencement, qui supprime liberté d’initiative et créativité, pour ne pas louer l’essai de l’ailier des Chiefs, Masaga. Sur une longue action collective, il se retrouva sur son aile coincée par la défense adverse. Là où beaucoup auraient choisit l’affrontement et la conservation par un temps de jeu supplémentaire, il préféra "intuitivement ou créativement", lui seul le sait, s’engager à rebrousse poil du "trop plein" de défenseurs qui avaient envahi son aile pour s’enfoncer dans le "vide" d’un espace central pour un essai comme je les aime, adaptatif, sans ambiguïté, sans dépendance avec tout plan de jeu ni consignes.

Dans cette dynamique, l’essai de Dagg, arrière des Crusaders, ne manque d’intérêt. Dans la foulée d’un premier cadrage débordement, il en réussit un second tout aussi étonnant sans se préoccuper du soutien extérieur. Autant d’actions singulières favorisées par le jeu total qu’ont su développer ces deux équipes.