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Doigts pointés et bras d'honneur
29/06/2010 - 12:55

Doigts pointés et bras d'honneur

Bon alors cette fois, c'est sûr, c'est la der. Ce bon vieux Lance ne poussera pas jusqu'à la quarantaine. Il ne deviendra pas ce quadragêneur à la Poulidor, ainsi qu'Antoine Blondin avait joliment surnommé le Limousin lorsqu'il était monté sur le podium à 40 piges. Il a assez gêné et embarrassé comme ça, diront certains. Entre les "bons débarras" et les "tu vas nous manquer", le (dernier) départ d'Armstrong va diviser. Diviser, voilà ce que le Texan a fait de mieux depuis plus d'une dizaine d'années. Il a divisé le public comme le peloton. C'est le propre des gens controversés. Le propre de ceux qui ne laissent pas indifférents. Et s'il y a bien une personnalité dans l'histoire du cyclisme moderne sur laquelle chacun a une opinion, souvent tranchée au scalpel, c'est Armstrong.

Mais il est allé plus loin. Armstrong a divisé chacun d'entre nous. Soyons honnête, il est très difficile de réduire l'Américain à un sentiment unique, qu'il tienne de l'affection, de l'admiration, du rejet, voire de la haine. Il est un champion, et un homme, beaucoup trop complexe pour cela. En ce qui me concerne, et je suis sûr que, si vous êtes honnêtes, il en sera de même pour vous (même ses plus farouches opposants), Lance Armstrong éveille en moi un peu tout et son contraire. Au point que je ne sais toujours pas quoi en penser. J'envie ceux qui ont une opinion définitive. Je n'y arrive pas. Je suis sceptique ou admiratif, c'est selon. Mais je n'ai pas envie ici de parler de dopage, de palmarès, de victoires ou de place dans l'histoire. Je veux simplement évoquer deux images.

J'ai d'abord eu pour lui une sympathie spontanée. J'aimais beaucoup ce jeune coureur sans complexe. Son titre mondial à 21 ans m'avait bluffé. Mais c'est surtout sa victoire d'étape à Limoges, en 1995, deux doigts pointés vers le ciel en hommage à son coéquipier Fabio Casartelli, décédé deux jours plus tôt, qui m'avait marqué. Chaque fois qu'Armstrong m'horripile, que je vois en lui un manipulateur égocentrique, trop roublard et trop politicien du peloton, je repense à ces deux doigts pointés, symboles du jeune coureur ambitieux, mais généreux de 23 ans. Comme tout le monde, j'ai  accueilli avec respect son retour à la compétition après son cancer. Puis il y a l'autre Armstrong, celui qui a survolé le Tour pendant sept années. Un règne de tyran. Pas les meilleures années de l'histoire du Tour, même si l'édition 2003, celle du centenaire, fut absolument ébouriffante. En dehors de cette année-là, je ne retiens rien ou presque du règne d'Armstrong. De l'ennui, souvent. Une froideur dans la victoire. Une incapacité à se faire aimer. Une forme d'arrogance et un autoritarisme insupportable.

A mes yeux, une seule scène résume l'ambivalence entre le côté respectable du grand champion et l'attitude détestable de l'homme. C'était lors du Tour 2004. Armstrong était en train d'écraser la course. Il venait de gagner quatre étapes en cinq jours. Il avait course gagnée. Sa suprématie était totale. Puis, sur la route de Lons-le-Saunier, une étape de transition, il s'est glissé dans une échappée de plusieurs coureurs où il n'avait rien à faire, loin de l'arrivée. On a cru l'espace d'un instant à un formidable coup de panache, digne du grand Merckx. Armstrong en conquérant de l'inutile, ça avait de la gueule et, pendant quelques minutes, je me suis dit que ce gars était vraiment grand. Puis Radio Tour a annoncé qu'Armstrong avait sauté dans la roue de Filippo Simeoni, avec lequel il avait un vieux compte à solder. Il voulait dire à l'Italien: "je suis le patron, je te déteste, tu as voulu te mettre en travers de mon chemin, je ne te donnerai pas le droit de faire ta course". Armstrong savait qu'il condamnait l'échappée toute entière par son attitude, puisque le peloton allait rouler. Ce jour-là, il a manqué de respect au public et à ses collègues. En profitant de la course et de sa position de force au sein de celle-ci, il a adressé un gigantesque bras d'honneur au Tour de France. Armstrong a confondu autorité et autoritarisme. Ce jour-là, j'en ai voulu à Armstrong. Du doigt pointé vers le ciel à ce bras d'honneur la course, neuf années s'étaient écoulées. Ce n'était plus le même homme. Plus le même champion.

Depuis son retour, on nous dit qu'il a changé. Il renvoie effectivement une image beaucoup plus agréable. Il parait moins obsédé par la victoire. Il semble prendre du plaisir. Peut-être a-t-il paradoxalement retrouvé avec l'âge et sa première retraite une forme de fraîcheur. Peut-être est-il aujourd'hui plus proche des deux doigts pointés de Limoges que du bras d'honneur de Lons-le-Saunier. Laissez-moi y croire.

Laurent VERGNE

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