Roue libre, c’est le blog de la rubrique cyclisme d’Eurosport.fr. Pour un décryptage de l’actu des choses du vélo tout au long de la saison, en toute liberté, entre coups de cœur et coups de gueule.
L'avenir sans nom
Encore trois étapes et le Tour 2010 appartiendra à l'histoire. Sauf énorme et belle surprise (on ne demande pas mieux), le bilan du cyclisme français sur cette 97e édition est déjà quasiment plié. Avec deux étapes en lignes vouées aux sprinters et un contre-la-montre, il parait peu probable que les autochtones puissent envisager un succès supplémentaire d'ici les Champs-Elysées. C'est donc avec six victoires et un maillot distinctif, celui à pois, que les Français vont boucler cette Grande Boucle. Honnêtement, il y a trois semaines, à Rotterdam, tout le monde se serait largement satisfait d'une telle moisson, moi le premier.
En revanche, je ne crois pas, malheureusement, qu'il faille s'appuyer sur ces six victoires et la rougeole d'Anthony Charteau pour évoquer le retour du cyclisme tricolore au premier plan. Il est beaucoup trop tôt pour cela. Comme le dit Marc Madiot, ce n'est qu'une partie d'un long processus. C'est vrai, les Français nourrissent moins de complexes qu'il y a encore deux ou trois ans. Ils se sentent à nouveau aptes à jouer un rôle. C'est vrai, on n'y a parfois vu que du bleu sur le podium. Il ne faut pas minimiser l'impact de ces victoires. Un succès sur le Tour, ce n'est pas rien. Le fait que les Français aient enlevé un tiers des étapes en ligne est forcément bon signe. Mais fondamentalement, les problèmes restent les mêmes. A certains égards, la lecture du Tour 2010 apparait même un peu désespérante.
Pourquoi? D'abord parce que la France évolue toujours dans un registre unique, celui des baroudeurs puncheurs. Nous n'avons pas de sprinter de haut niveau mondial, pas plus qu'un grimpeur ou qu'un rouleur du même acabit. Tant que ce sera le cas, les Français ne pourront pas rejouer dans la cour des grands. Ils seront condamnés à la jouer fine et à tout miser sur les échappés. Cette année, ça a payé, plus qu'on ne pouvait l'espérer. Parce que, fort heureusement, dans ce registre, certains évoluent à un très haut niveau. On l'a vu avec Pierrick Fédrigo. Le Marmandais faisait figure d'épouvantail dans son groupe mardi à Pau. Tout le monde le craignait et il a d'ailleurs gagné, presque logiquement, alors qu'il y avait tout de même des coureurs de la trempe d'Armstrong, Cunego ou Barredo face à lui.
Là, les Français jouent un vrai rôle. Mais il est unidimensionnel et, pardon de le dire, il ne constitue pas l'essence du Tour. Puis, il ne faut pas se leurrer. La suppression des bonifications a limité l'intérêt des victoires d'étapes pour les favoris. Le nombre d'échappées ayant rallié l'arrivée a été plus élevé que les années précédentes. Les Français ont su en profiter et c'est tout à leur honneur, mais il convient de ne pas écarter ce facteur. Par ailleurs, même dans ce registre, il y a lieu de s'inquiéter pour l'avenir. Regardez qui a apporté ces six victoires: Sylvain Chavanel (2 fois), Thomas Voeckler, Pierrick Fédrigo, Sandy Casar et Christophe Riblon. Soit, à l'exception du dernier nommé, que des coureurs ayant déjà gagné sur le Tour. La moyenne d'âge de ces cinq coureurs est aussi révélatrice. Ils ont tous entre 29 et 32 ans. Toujours la même génération. Où sont les jeunes?
Puis, il y a le reste, le cœur de la légende. Le classement général. Et là, c'est le vide abyssal. De temps à autre, un Français parvient à se glisser dans le Top 10. Mais c'est le plus souvent à la faveur d'une échappée, parce que ce coureur en question n'inquiète personne, à l'image de Cyril Dessel en 2006 ou Christophe Le Mével l'an dernier. Mais à la pédale, à part Christophe Moreau, pas un Tricolore n'a été capable ces dix dernières années de se mêler à la bagarre, même d'un peu loin. Les statistiques ne mentent pas. Depuis la dernière victoire française (Hinault en 1985), un long et inexorable glissement s'est opéré. De 1986 à 1999, la place moyenne du meilleur Français à Paris était 5e. De 2000 à 2009, en moyenne, le numéro un tricolore apparait au 12e rang. Malheureusement, rien n'indique que cela puisse changer dans un proche avenir. Cette année, John Gadret, tête de gondole du cyclisme français au général, est 17e. Il n'ira pas plus haut. Il a 31 ans. Christophe Moreau (23e), en a 39. Sandy Casar (25e), 31. J'ai voulu croire en Pierre Rolland et je continue d'y croire. Un gamin de 22 ans qui termine 22e de son premier Tour à la pédale a forcément un avenir. Il est passé au travers cette fois, mais on le reverra. Le problème, c'est de n'avoir qu'un seul Pierre Rolland. Il nous en faudrait 10, 15, pour avoir une chance dans les années à venir d'en voir deux ou trois émerger comme des candidats crédibles au podium. Nous n'en sommes pas là.
J'appartiens à une génération qui a eu la chance de grandir avec Bernard Hinault, puis Laurent Fignon, les deux derniers vainqueurs français du Tour. Je plains ceux qui sont nés au cours des 25 dernières années. J'entends souvent qu'il vaut mieux gagner une étape que terminer 12e ou 15e à Paris. A titre individuel, c'est incontestablement vrai. Mais à l'échelle d'un pays, ce qui fait vibrer le public, c'est d'avoir un champion capable de produire du rêve. Or le rêve, sur le Tour, c'est de jouer la gagne. Ou le podium, au minimum. Bref, d'être un acteur permanent, quotidien, de ce grand spectacle. Pas un intermittent, aussi brillant et efficace soit-il. Alors, profitons de ces six victoire, saluons Voeckler, Chavanel et les autres, remercions-les, car ils ont tenu la baraque ces dernières années. Mais quand je regarde devant, au loin, je ne vois toujours rien venir.
LAURENT VERGNE
























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