Roue libre, c’est le blog de la rubrique cyclisme d’Eurosport.fr. Pour un décryptage de l’actu des choses du vélo tout au long de la saison, en toute liberté, entre coups de cœur et coups de gueule.
La complainte du parcours
"Tout a toujours très mal marché", disait Bainville. Une façon d'expliquer que, peu importe les époques, le sentiment que les choses ne sont pas comme elles devraient, ou pourraient être, est toujours vivace. Prenez le parcours du Tour de France. Année après année, on entend les mêmes critiques. Le problème, c'est qu'il y a à peu près autant de parcours idéal que d'amoureux du Tour de France. Difficile, donc, de contenter tout le monde. Le tracé de la Grande Boucle, c'est un numéro d'équilibriste. Par nature, il ne peut être pleinement satisfaisant. Je n'échappe pas à la règle. Moi aussi, chaque année, je trouve à redire, ici ou là.
Cette année, par exemple, je nourris quelques regrets. A Liège, lors de la première étape en ligne, j'aurais aimé qu'une ou deux côtes mythiques de la région soient empruntées. Il y avait de quoi faire. Le final a été sympathique mais l'étape aurait pu être plus excitante. Mon autre gros regret, plus important car la lutte entre les cadors risque d'en être davantage impactée, concerne l'étape de Porrentruy. Sur le papier, ce n'est pas loin d'être mon étape favorite de cette 99e édition. Mais pourquoi l'avoir placée à la veille du premier long contre-la-montre individuel? J'aurais inversé le chrono de Besançon (le lundi) et la première journée de repos (mardi prochain), afin d'inciter les favoris à se lâcher davantage en Suisse. Coincée entre deux rendez-vous importants (la première arrivée au sommet et le premier grand chrono, elle risque d'être galvaudée.
Pour le reste, on peut déplorer que certaines ascensions, superbes, se retrouvent un poil loin de l'arrivée, comme le Mur de Péguère. 40 kilomètres entre le sommet du dernier col et la ligne, historiquement, on sait que c'est trop. 15 ou 20, comme pour Peyresourde quelques jours plus tard, c'est idéal. J'aime beaucoup ce type d'étapes avec des arrivées en descente. Le Tour 2011 a renforcé ma conviction à ce sujet. Multiplier les arrivées au sommet prestigieuses (il y en avait quatre classées en hors catégorie l'an passé) ne garantit rien si les ténors ont décidé de ne pas s'expliquer avant les derniers hectomètres.
En revanche, je comprends mal certaines critiques sur la part des chronos. 101 kilomètres, c'est beaucoup? Non, c'est normal. Ce qui ne l'était pas, c'était la portion extrêmement faible des contre-la-montre individuels ces dernières années, 2011 virant presque à la caricature. Ce qui renforce, en tout cas a priori, la prépondérance de l'effort solitaire, c'est la nature des deux principaux favoris de cette 99e édition, qui sont deux gros rouleurs. Mais sans remonter à la télé en noir et blanc, on a connu des Tours avec bien plus de chrono que ça. J'ai souvenir d'un contre-la-montre de... 87 kilomètres lors du Tour 1987, au Futuroscope. Mais ensuite, Miguel Indurain est passé par là et, à plusieurs reprises, le phénoménal rouleur espagnol a tué le Tour sur des chronos de 60 ou 70 kilomètres, en reléguant le deuxième à trois minutes et le troisième à six (le chrono de Luxembourg, il y a pile vingt ans, restant à cet égard le "chef d'oeuvre" du Navarrais).
Après cela, face aux critiques, le nombre de kilomètres a commencé à baisser peu à peu, jusqu'à atteindre une part marginale. 2012 marque en ce sens un retour à une forme de normalité et c'est tant mieux. Le parcours ne doit pas s'adapter aux circonstances, aux champions du moment. La même logique a été adoptée, à mon avis à tort, à Wimbledon au début des années 2000. A vouloir trop s'adapter, les organisateurs ont fini par dénaturer le jeu sur gazon. C'est la même chose pour le Tour. Marginaliser l'exercice du contre-la-montre parce qu'un rouleur écrase la course dans ce domaine pendant trois ou quatre ans, ce n'est pas rendre service au Tour. A court terme peut-être. Mais pas sur la durée. C'est un mauvais calcul. Le rééquilibrage de 2012 est donc une bonne chose.
Globalement, je pense de toute façon que le Tour est entre de bonnes mains avec Christian Prudhomme. Rien ne l'horripile plus qu'une course atone. On peut compter sur lui pour aiguiser son parcours au fil des ans, pour pousser (il ne peut pas les contraindre) les coureurs à oser, à s'émanciper des schémas préétablis. Il a la volonté de dénicher des arrivées inconnues du Tour. Même si les faits n'ont pas collé à ce qu'il espérait cette année, il essaie aussi de donner du rythme à ses premières semaines. Les sprinters ont leur part du gâteau, mais des étapes comme le Mont des Alouettes et Mûr-de-Bretagne l'an passé viennent briser la monotonie des étapes de plaine. Boulogne-sur-Mer pas plus tard que mardi devait jouer le même rôle mais ça n'a pas tout à fait été le cas. Il veut sortir des sentiers battus en montagne (Planche des Belles Filles, Port de Balès, etc.) et je suis convaincu que ce sera de plus en plus le cas dans les prochaines années.
Pour ma part, même si je continuerai, comme tout le monde, à râler sur certains points, parce que chacun a sa conception du Tour idéal, je trouve que Prudhomme est dans le vrai. Et n'oubliez pas: si un Tour est ennuyeux, avant d'être la faute du parcours, ce sera toujours, toujours, de la faute des coureurs et, plus encore, de leurs équipes. Si nous nous sommes souvent assoupis ces derniers jours, c'est parce que personne n'ose sortir des schémas classiques. A quand une échappée à dix ou douze coureurs en début de Tour? Tout le monde a peur d'oser. L'inverse est vrai aussi. Ce sont les coureurs qui rendent la course passionnante. D'une année sur l'autre, vous pourriez très bien avoir deux étapes identiques exactement sur le même tracé. Une passionnante, l'autre d'un profond ennui. Un parcours n'est pas ce qu'il est. Il est ce qu'on en fait.
Laurent VERGNE
twitter.com/LaurentVergne























