Armstrong, et après?

Armstrong, et après?
le 23/10/2012 à 20:33

Personne n'est tombé de l'armoire. La décision de l'UCI était prévisible. Elle était même inéluctable. Mais ce n'est pas parce qu'un évènement est attendu qu'il ne constitue pas un choc. Tout le monde s'attendait à ce que Lance Armstrong soit déchu de ses sept victoires dans le Tour de France. Mais désormais, c'est concret. C'est forcément marquant, et il faut se frotter un peu les yeux pour se dire que c'est vrai, tant cela paraissait inimaginable il y a encore un an. Il existe aujourd'hui une plaie dans le palmarès du Tour comme seule la Seconde Guerre Mondiale en avait provoqué une depuis la création de l'épreuve. Comme si cette époque n'avait jamais existé. Pourtant, si l'on veut vraiment qu'elle demeure une parenthèse unique, si l'on veut éviter que, dans cinq ans, dix ans ou trente ans, il faille à nouveau opérer une telle saignée, il est précisément essentiel de ne pas faire comme si rien de tout ça n'avait existé. Surtout pas.

De tout ce qu'a dit Pat McQuaid lundi, une phrase a particulièrement retenu mon attention: "Armstrong mérite d'être oublié", a lancé le président de l'UCI. Ce serait la pire erreur à commettre. Au contraire. Armstrong devra rester présent dans tous les esprits. C'est s'il est trop vite oublié que le danger guettera. En suivant et en confirmant les décisions de l'Usada, l'UCI a fait ce qu'elle devait faire. Mais on ne guérit pas un cancer en coupant une jambe et un bras, aussi spectaculaire cette opération soit-elle. De l'affaire Festina au cas Armstrong, de l'affaire Cofidis à celle de Padoue, il existe un fil conducteur: la culture du mensonge et celle du silence. C'est cette double culture qui commence (je dis bien commence) à s'effriter et c'est la principale satisfaction de toute cette histoire. Le dopage dans le cyclisme n'est pas né avec l'EPO. Loin s'en faut. Mais l'omerta qui, à de rarissimes exceptions près, règne depuis vingt ans dans le peloton, a coïncidé avec la mise en place du dopage de masse, structuré, organisé, dans de nombreuses équipes. Une sorte d'industrialisation à grande échelle du dopage.

Jalabert hors sujet

Le monde du cyclisme est-il vraiment capable d'opérer une mue suffisante pour sortir de cette période noire qui a débuté au début des années 90? Certaines paroles, entendues depuis le verdict de l'UCI, laissent sceptiques. Celles de Laurent Jalabert, par exemple. En gros, ce que nous dit le Mazamétain, c'est: O.K., Armstrong s'est dopé, mais c'était quand même un grand champion, avec des qualités exceptionnelles, un mental hors normes. C'est peut-être vrai. Ça l'est même probablement. Mais c'est totalement hors sujet. Peu importe. Grand champion ou pas, le système mis en place par lui et autour de lui, et dont l'Usada a révélé l'ampleur, est intolérable.

Le plus grave, dans le cas d'Armstrong, ce n'est pas le dopage. C'est bien ce règne de la peur, ce fonctionnement quasi mafieux, où l'intimidation et l'écrasement de la contestation faisaient figures d'ADN. Abriter tout cela derrière le caractère de champion d'Armstrong, c'est une faute. Avec de tels propos, Jalabert ne rend service ni à Armstrong ni à son sport. Ce n'est pas parce que Lance Armstrong a été champion du monde à 21 ans, qu'il s'entrainait le 25 décembre et le 1er janvier pendant que Jan Ullrich mangeait des chocolats, qu'il possède un indéniable charisme, ou qu'il a traversé un champ avec un à-propos et une lucidité sidérantes sur le Tour 2003 qu'il n'est pas, aussi, un escroc. C'est bien l'escroc, pas le champion, et encore moins l'ancien malade du cancer qui lutte contre cette maladie via sa fondation, qui a été condamné lundi.

Le conflit d'intérêt de l'UCI doit cesser

Ce système Armstrong était-il inhérent à la personnalité écrasante du Texan? Partiellement, peut-être. Mais tout peut recommencer demain. D'où l'importance de tout faire pour limiter les risques. Armstrong a été écarté. Très bien. Mais le ménage est loin d'être complet. Beaucoup de managers à la tête des équipes aujourd'hui sont issus de cette génération maudite. Et que dire de l'UCI? Elle doit changer, elle aussi. La plupart des dirigeants actuels étaient déjà là à la fin des années 90, à l'image de Pat McQuaid. Toute la lumière n'a pas été faite sur l'attitude de l'instance internationale dans ses rapports avec Lance Armstrong. Le rapport de l'Usada n'épargne d'ailleurs pas l'Union cycliste internationale. A travers les propos de McQuaid, elle s'exonère pourtant de toute responsabilité. Un peu facilement.

Mais au-delà du cas du Texan, c'est la position de l'UCI en tant que telle dans la lutte antidopage qui pose problème. Elle est à la fois juge et partie, ce qui est un non-sens. Elle doit faire la promotion de son sport et pour cela, elle a besoin de ses stars. Ce n'est pas compatible avec la lutte antidopage. Je ne crois pas à l'autorégulation. Sans l'Usada qui, pour le coup, est véritablement une instance indépendante de sa fédération, Armstrong pourrait dormir sur ses deux oreilles et ses sept maillots jaunes. L'UCI a porté le coup de grâce lundi mais, concrètement, elle n'a fait qu'entériner le travail de l'Usada alors qu'elle était au pied du mur. A terme, la mise en place d'une instance totalement neutre et indépendante au niveau international, dotée de vrais moyens, semble indispensable. Pourquoi Armstrong se sentait-il si puissant et intouchable? Pour deux raisons. D'abord parce que, visiblement, si l'on en croit les nombreux témoignages reproduits dans le dossier de l'Usada, il se sentait protégé par l'UCI. Mais aussi en raison de l'inefficacité des contrôles. Le règne d'Armstrong, c'est d'abord l'échec de la lutte antidopage.

Un avenir à écrire

En 2008, après avoir été pris la main dans le sac, l'Autrichien Bernhard Kohl (dont le récit, avec celui de l'Allemand Jorg Jaksche, a probablement été un des plus détaillés et des plus instructifs ces dernières années) avait expliqué pourquoi il se dopait: parce qu'il ne se sentait pas menacé. Il avait subi plus de 300 contrôles du temps où il s'injectait de l'EPO Cera, sans avoir été pris. Quand le risque d'être pris est si faible, le jeu en vaut la chandelle. Le risque vaut d'être couru. Voilà ce que se disait Kohl, comme les autres. Il faut donc agir sur ses deux points: libérer la lutte antidopage du conflit d'intérêt inévitable liée à la position de l'UCI et renforcer la qualité et la précision des contrôles. Des progrès colossaux ont été accomplis dans ce domaine. Le taux de clenbutérol très faible détecté dans les urines d'Alberto Contador sur le Tour 2010, n'aurait jamais pu l'être quelques années auparavant. Sans doute faudra-t-il en passer, aussi, par un renforcement des sanctions. Augmenter la durée de la première suspension, en la passant de deux à trois, quatre ou même cinq ans? Peut-être. Frapper plus durement au portefeuille? Pourquoi pas. Il n'y aura pas de grand soir en matière de lutte anti-dopage dans le cyclisme. Ce sera un long combat.

Une fois le choc Armstrong digéré, que restera-t-il de tout ça? Une véritable avancée? Ou une belle séquence de bonne conscience teintée d'hypocrisie et d'aveuglement? Lance Armstrong n'est pas un bouc-émissaire. Mais il ne doit pas non plus être un leurre. Le mettre à terre a réglé son compte. Pas celui du dopage. En rayant l'Américain de la carte, le cyclisme vient de réécrire une partie de son passé. Mais son avenir reste à écrire. Et ce chantier là est, de loin, le plus important et le plus complexe.



Laurent VERGNE
Twitter: @LaurentVergne