Wiggins-Froome, ça promet !

Wiggins-Froome, ça promet !
le 21/12/2012 à 22:49

Bradley Wiggins avait le cuissard entre deux selles. Il les a rapprochées pour poser une fesse sur chacune d'elle. Ce n'est pas forcément la solution la plus confortable. Ni pour lui ni pour l'équipe Sky. Mais ainsi va Wiggo, dont les triomphes multiples en 2012 l'ont placé dans une position de force telle que ses désirs, à défaut d’être des ordres, ne se contestent pas. A force d'hésitation, le sportif numéro un de l'année pour les sujets de sa Majesté n'a donc pas voulu choisir entre deux tentations. Longtemps, il a semblé pencher pour le Giro, et seulement le Giro. Finalement, après mûre réflexion, il souhaite défendre son titre sur le Tour de France. Sans renoncer pour autant au Tour d'Italie. Le voilà donc en quête d'un doublé improbable, inédit depuis 1998, que même Alberto Contador n'a pu mener à bien.

Au mois d'octobre, le Londonien avait pourtant envoyé plusieurs signaux laissant entendre qu'il pourrait mettre le Tour entre parenthèses en 2013. Lors de la présentation du parcours à Paris, au mois d'octobre, il avait ainsi rappelé que sa priorité, l'an prochain, serait le Giro. Certains de ses proches avaient même laissé entendre qu'il pourrait faire purement et simplement l'impasse sur la Grande Boucle. Il sera donc là. Mais pour y faire quoi? A ce sujet, l'intéressé a soufflé le chaud et le froid. Comme s'il voulait jouer avec les nerfs de l'autre homme fort de Sky, Christopher Froome. Ce dernier ne rêve que d'une chose: aborder le Tour en tant que leader indiscutable. Si Wiggins avait renoncé à se présenter au départ en Corse, l'affaire aurait été entendue. Là…

Jeudi dernier, lorsqu'il a annoncé sur une station de radio de la BBC son intention de venir finalement sur le Tour, Wiggins a dit ceci: "Je suppose que nous aurons deux leaders (sur le Tour), c'est ce qui me semble le plus probable. Comment ça va se passer avec l'équipe? Je ne sais pas. C'est surtout le problème de Dave Brailsford. Tout dépend comment nous arrivons à nourrir deux bouches. Mais comme je l'ai dit, c'est à Dave de voir ça. Mais mon objectif, c'est de gagner le Tour l'année prochaine." En entendant ça, j'ai tout de suite pensé à la tête de Chris Froome. Parce que je suis à peu près sûr que ce n'était pas exactement ce que le natif de Nairobi avait cru comprendre ces dernières semaines.

Le mois dernier, Dave Brailsford, le manager de Sky, avait d'ailleurs expliqué que, même si rien n'était encore entériné, l'hypothèse la plus probable était que Wiggins se consacrerait au Giro, laissant à Froome la charge de ramener le maillot jaune à Paris. Mardi, dans le Times, Froomey a donc réagi aux intentions de son camarade de doubler Giro et Tour. "L'équipe a dit qu'elle irait sur le Tour avec moi comme leader", a-t-il rappelé, prenant ses dirigeants à témoin. "Je le tiens directement de Dave. Il m'a dit 'tu es notre homme pour le Tour. Concentre-toi là-dessus.'" Une façon de se prémunir contre toute entourloupe éventuelle. En tout cas, ces derniers jours, Wiggins s'est montré beaucoup moins affirmatif que lors de son interview sur la BBC le 13 décembre. Il a assuré que si Froome était désigné leader, il le servirait loyalement, sans rechigner. Si Froome est désigné leader. Le mot important, en l’occurrence, étant "si".

Pour tout dire, j'ai de plus en plus de mal à croire à une éventuelle entente cordiale entre les deux hommes. Leurs rapports ont probablement été beaucoup plus tendus que ce que SKy, pour des raisons bien compréhensibles, a voulu faire croire cet été. Il suffit de se référer à la récente autobiographie de Wiggins, dans laquelle le vainqueur du Tour est revenu sur l'attitude de Froome à La Toussuire, pour mesurer à quel point il a mal vécu cet épisode. Le maillot jaune assure avoir eu envie de tout plaquer pour rentrer chez lui ce soir-là. Froome, lui, jure depuis qu'il n'a pas voulu attaquer délibérément son leader. "Je suis désolé qu'il l'ait vécu comme ça", a-t-il expliqué. Voilà pourquoi j'ai beaucoup de mal envisager que l'incompréhension entre les deux champions puisse être levée comme ça. La cohabitation a été compliquée à gérer pour Sky en 2012 et comment imaginer que ça ne soit pas pire l'an prochain si l'équipe britannique décide vraiment d'inverser les rôles?

Un tenant du titre qui accepte de se muer l'année suivante en lieutenant, c'est rarissime. Je veux dire, par anticipation. La situation peut l'imposer, comme entre Jan Ullrich et Bjarne Riis en 1997. Mais dans le cadre d'une stratégie clairement établie en amont, je ne vois guère dans  un passé pas trop lointain (et encore, cela remonte au milieu des années 80) que le cas de Hinault et LeMond. Dauphin du Breton en 1985, l'Américain avait obtenu la garantie de pouvoir gagner le Tour l'année suivante. Ce fut le cas, mais au prix d'une guerre des nerfs à laquelle Hinault se livra avec un malin plaisir, l'image faussement fraternelle de l'Alpe d'Huez n'ayant pour but que d'épater la galerie médiatique avec la bénédiction d'un impayable metteur en scène nommé Bernard Tapie.

Alors, Wiggins et Froome en Hinault-LeMond du XXIe siècle? Pourquoi pas, après tout. Mais je vois quand même une différence majeure. Le Blaireau et le Yankee étaient seuls, trois jambes au-dessus de la concurrence. Ils pouvaient tout se permettre. Rien ne dit que ce sera le cas du tandem britannique en juillet 2013. Le Tour est encore loin, bien sûr. Mais la concurrence pourrait y être beaucoup plus rude que l'été dernier. Le parcours fera moins la part belle aux rouleurs.  Si Contador ou Andy Schleck sont là et à leur meilleur niveau, le 100e Tour a peu de chances de ressembler à la promenade du 99e acte. Wiggins et Froome joueraient un jeu dangereux à trop se regarder le nombril. Si tel est le cas, gare. A défaut d'avoir deux leaders, Sky pourrait alors avoir deux perdants. J'ignore comment tout cela se terminera, mais je souhaite par avance bon courage à Dave Brailsford.

Laurent VERGNE
Twitter: @LaurentVergne