Armstrong et ses non-dits

Armstrong et ses non-dits
le 18/01/2013 à 18:49

Si je devais choisir un seul mot pour qualifier Lance Armstrong, ce serait sans doute "froid". D’autres lui préfèreront escroc, tricheur, menteur. Je n’ai pas grand-chose à leur opposer. Mais d’autres stars du cyclisme de son époque les mériteraient aussi. En revanche, cette froideur glaçante a toujours, pour moi, été la caractéristique d’Armstrong. Du temps de sa factice splendeur, il courait froidement. Il gagnait froidement. Il s’exprimait froidement. Même lors de son retour en 2009, alors que j’avais espéré à l’époque qu’il soit capable de donner davantage dans sa relation aux autres. Mais Armstrong, jusqu’au bout, est resté prisonnier de son système de pensée et de son mode d’action. Il s’était trop déshumanisé dans son rapport au cyclisme pour pouvoir changer. Tout ce qu’il a accompli ou dit m’a toujours semblé frappé du sceau d’une totale absence d’émotion.

J’ai retrouvé cette même froideur la nuit dernière. A l’heure d’affronter un des moments les plus compliqués de sa vie d’homme, on aurait pourtant pu espérer de sa part un véritable élan de sincérité. Quitte à se livrer, à produire cet effort sur lui-même, il tenait une occasion unique, peut-être la dernière, de fendre l’armure. L’impact de ses aveux n’en aurait été que plus grand. Il a laissé passer cette opportunité. Sans doute n’est-il pas capable de se départir de ce côté calculateur. La force de l’habitude. Mais si cette obsession de l’extrême maîtrise de tout collait parfaitement à son règne sur le Tour de France, à son joug sur le peloton, elle sied bien mal à l’exercice auquel il s’est livré face à Oprah Winfrey. D’où l’étrange impression qui se dégage de cet entretien fleuve. Notamment lorsque Armstrong a confié que, du temps de son règne sur le Tour, il n’était pas heureux. Qu’il l’était davantage aujourd’hui. L’aveu est touchant. Vraiment. Si c’en est un. Car on ne peut s’empêcher de demander si ce n’est pas un élément de langage intégré dans une stratégie de communication. Où commence la tactique ? Où s’arrête la sincérité ? Impossible de le savoir. Voilà pourquoi, sur la forme, je n’ai pas trouvé l’exercice réellement convaincant.

Sur le fond, qu’a-t-il vraiment dit ? Qu’a-t-il vraiment admis ? Essentiellement qu’il s’était dopé durant sa carrière, ce sur quoi plus grand monde ne pouvait avoir de doutes après le rapport accablant de l’Usada. Si certains avaient encore des réserves à ce sujet, l’agence antidopage américaine, à travers son dossier, les avaient levées. Armstrong a donc  reconnu ce que l’on savait. Parce que la négation en tant que posture ne tenait plus. On imagine que cet aveu-là lui coûte et il a probablement produit les rares élans de vérité de cette interview. J’en retiendrais un, lorsque Winfrey lui a demandé, avec le recul, quel regard il portait sur son discours sur le podium du Tour de France en 2005, après sa dernière victoire. Dans un ultime bras d’honneur, il s’était adressé à "ceux qui ne croient pas aux miracles". Tant pis pour vous, leur avait-il dit. Quand l’orgueil se mêle au cynisme… Revenant sur cet épisode, il s’est montré sévère envers lui-même: "Cela semble ridicule quand je vois cela maintenant. Je suis embarrassé. C’était la dernière fois que je gagnais le Tour de France et je pars là-dessus ? Tu aurais pu faire mieux que cela Lance, c’était naze !"

Pour le reste, même sur cet aveu de dopage, il y a de quoi être sceptique. Notamment quand il assure ne pas s’être dopé lors de son retour à la compétition en 2009. L’Usada affirme le contraire. A 38 ans, Armstrong aurait donc terminé troisième du Tour de France à l’eau claire ? Au regard de son passé, son passif même, qu’il reconnait aujourd’hui lui-même, il est difficile de le croire. Mais comme aucun témoignage ne le confond à ce jour pour cette période, contrairement à l’ère 1999-2005, il nie. Armstrong a aussi manqué de courage, comme quand il a botté en touche au sujet de cette fameuse scène à l’Indiana l’hôpital en 1996, au cours de laquelle, devant les médecins, il aurait admis s’être dopé selon Betsey et Frankie Andreu, qui ont témoigné sous serment. Devant la maladie, il ne pouvait plus se cacher. Ont-ils dit la vérité à ce sujet ? Armstrong n’a pas répondu. Sur CNN, peu après la fin de l’interview, Betsy Andreu a réagi. "Tu me devais ça, Lance, a-t-elle regretté. Après ce que tu as fait à ma famille, après ce que tu m’as fait, tu me devais ça. Et tu as botté en touche."

Mais le plus gênant, c’est tout ce qu’Armstrong n’a pas dit. Il y a des choses que beaucoup supposent. A-t-il été protégé ? Par qui ? Dans quelle mesure ? Depuis quand ? Quid de l’UCI ? Là-dessus, rien de rien. Il a défendu le Docteur Ferrari, démenti toute connivence avec l’UCI et répété à plusieurs reprises qu’il ne voulait pas trop "parler des autres". C’est pourtant sur ce point, notamment sur le degré d’implication des instances dirigeantes du cyclisme mondial, qu’on était en droit d’attendre le plus de sa part. C’est peu dire que l’on reste sur sa faim. Il y eut aussi de vrais moments de malaises. J’en citerai deux : d’abord quand il a expliqué qu’il ne se souvenait plus s’il avait fait un procès à Emma O’Reilly, son ancienne soigneuse, qui avait témoigné contre lui. "Pour être honnête, on a fait un procès à tellement de personnes que je ne sais même plus en ce qui la concerne..." Comme s’il avait dit "on a bu un coup avec tellement de gens que, pour elle, je ne me souviens pas si on avait trinqué". Le tout prononcé quasiment avec le sourire. Ce rictus-là était insupportable.

Gênante, aussi, la référence à son cancer. En tout cas le lien qu’il établit entre celui-ci et son dopage. Avant la maladie, il se définit comme un compétiteur. Après, comme un obsédé de la victoire. Quelqu’un qui voulait gagner à tout prix. D’où le dopage. Une évolution qu’il attribue à "un étrange processus". Mettre sur le dos de son cancer sa dérive vers le dopage, c’est surtout un étrange raisonnement. Pour ma part, le cancer m’a donné une obsession de la vie, pas celle de la victoire. Je veux bien admettre que la victoire sur la maladie soit un cheminement très personnel, mais la théorie d’Armstrong me met très mal à l’aise. J’y vois plutôt, une fois encore, un manque de courage, une façon de se défausser.

Au final, on sort de là avec la certitude qu’Armstrong n’a pas tout dit et l’impression d’avoir été, une fois encore, manipulé. Comme beaucoup l’ont dit, c’est une première étape. Est-ce mieux que rien ? Certainement.

Le résumé de tout ça, Lance Armstrong l’a offert en expliquant assez clairement qu’il n’avait jamais eu le sentiment d’être un tricheur. La définition qu’il avait trouvée dans le dictionnaire ne s’appliquait pas à lui, a-t-il dit. Pratique. Comme si son plus grand regret, aujourd’hui, n’était pas de s’être dopé et d’avoir menti toutes ces années. Mais d’être forcé de le reconnaitre.



Laurent VERGNE

@Twitter: LaurentVergne