Roue libre, c’est le blog de la rubrique cyclisme d’Eurosport.fr. Pour un décryptage de l’actu des choses du vélo tout au long de la saison, en toute liberté, entre coups de cœur et coups de gueule.
Vrai vainqueur, petit Tour
Bradley Wiggins a donc remporté ce 99e Tour de France. Une nouvelle grande première, un an après le sacre historique d'un Australien, puisque jamais un coureur britannique n'avait triomphé à Paris, pas plus, d'ailleurs, qu'un coureur avec des rouflaquettes. Difficile de tomber des nues. Wiggins a écrasé la saison des courses par étapes. Gagner Paris-Nice, le Romandie, le Dauphiné et le Tour dans une même saison, c'est ahurissant. Le plus grand mérite du Londonien aura été sa résistance à la pression, énorme, qui pesait sur ses épaules. Aborder une épreuve comme le Tour avec une gigantesque pancarte en guise de dossard, c'est tout sauf simple.
Ces trois dernières semaines, il a donc vraiment découvert la pression inhérente à l'homme fort du Tour. Rien ne vous y prépare jamais complètement, pas même une razzia lors des épreuves de préparation. C'était ma principale interrogation au départ de Liège, celle qui me faisait tiquer: la part d'inconnue. J'ignorais de quelle façon il réagirait une fois confronté à une situation de crise, à l'imprévu. Mais en réalité, ce moment n'est jamais venu et c'est sans doute mon plus gros regret sur ce Tour. J'aurais aimé voir Wiggins poussé dans ses retranchements, au moins une fois. Qu'il soit contraint de sortir de ce contrôle total que lui et son équipe ont imposé.
Au final, sa relative tranquillité n'a jamais pu être remise en cause. Plus qu'au parcours et à ses 100 kilomètres de chrono, c'est dû, avant tout, à la faiblesse de l'opposition. Nibali, Van den Broeck ou Evans n'avaient pas les moyens physiques de dérégler la rutilante mécanique Sky. Ce n'est pas leur faire injure que de le dire. Reste le cas Froome. Depuis deux semaines, l'évidence s'est imposée à tous: le lieutenant de Wiggins était le meilleur grimpeur de ce Tour. Il a fait juste ce qu'il fallait pour montrer à tout le monde qu'il avait les moyens, lui et lui seul, de faire mal à son leader dans les cols. Pour des raisons stratégiques, il est resté à sa place. Les images du natif de Nairobi à La Toussuire ou à Peyragudes ont fait du tort à Wiggins, en instillant dans l'esprit du public que le plus fort n'avait peut-être pas gagné ce Tour. Pour autant, c'est une hypothèse. Pas une certitude. Très loin de là.
Entre sa crevaison de la première étape (malheureuse, certes, mais elle fait partie du jeu) et les deux chronos, Froome a perdu plus de trois minutes sur son leader. J'ai du mal à imaginer qu'il aurait pu lui en prendre autant en haute montagne, même en jouant sa carte à fond. J'ai lu ici ou là que le meilleur coureur n'avait pas gagné ce Tour. Mais le Tour, ce n'est pas que la montagne, domaine dans lequel Wiggins s'est par ailleurs montré extrêmement solide. Puis Froome a passé un Tour beaucoup plus confortable. Nerveusement, c'est Wiggins, pas lui, qui a porté le poids de ce Tour. Quant aux Sky, ils ont eu raison d'agir de la sorte. La dramaturgie de la course y a perdu, mais si elle avait envoyé le moindre signe à Froome, l'équipe anglaise aurait pris le risque d'un choc frontal, dont les dommages collatéraux auraient pu changer la face du Tour. Elle se devait de maintenir l'ordre. Sous prétexte d'avoir deux vainqueurs potentiels, Dave Brailsford ne pouvait risquer de tout perdre. Il avait confiance en Wiggins. Ce dernier n'a pas commis la moindre erreur. C'est tout ce dont il avait besoin pour gagner. Bradley Wiggins est donc tout sauf le vainqueur illégitime pour lequel on a presque essayé de le faire passer, même si la gifle du chrono de Chartres a quelque peu étouffé cette rumeur.
En revanche, comme pour tous ses prédécesseurs au palmarès, la question de l'envergure de sa victoire se pose. Avec deux semaines en jaune, deux victoires d'étape, et quatre places dans les six premiers dans les étapes de montagne, il présente un bilan impressionnant. Mais au fond, que retiendra-t-on de son Tour? Une image, un moment, ne serait-ce qu'un instant qui apporte un minimum d'émotion? Rien de tout ça. Il a réservé son panache à ses coéquipiers, en roulant quelques hectomètres pour Boasson Hagen ou Cavendish. C'est peu. En cherchant une filiation entre sa victoire et celles du passé, j'ai instinctivement pensé à Miguel Indurain: je domine contre la montre et je contrôle en montagne. Mais contrairement à une idée reçue, Indurain était un attaquant des cimes. En 1991 sur la route de Val Louron, en 1994 à Hautacam, ou en 1995 à La Plagne, c'est lui qui avait pris la peine de faire exploser le peloton. Wiggins ne s'est jamais donné une telle peine. Parce qu'il n'en avait pas besoin? Sans doute. Ce n'est pas une victoire à la Indurain. C'est une victoire à la Wiggins et on ne peut pas dire qu'elle ait fait frissonner. Ce n'est même pas un reproche. Juste un constat, qui doit autant à ses adversaires qu'à lui.
N'empêche. Il y a un côté service minimum dans la manière de gagner de Wiggo, un peu pingre de l'envolée lyrique. Samedi, il a tenté de renvoyer dans les cordes ceux qui ont jugé ce Tour ennuyeux. Mais son argumentation ("ce sont les mêmes qui disent que tous les coureurs sont dopés"), est bien faible. Elle est surtout complètement fausse. Absurde, même. L'ennui que l'on ressent ou le plaisir que l'on prend devant une course n'a strictement rien à voir avec le fait que ses protagonistes soient dopés ou non. Certains Tours des années 1990 ou 2000, dont on sait aujourd'hui qu'une grande majorité de ténors étaient dopés, ont été extrêmement ternes. D'autres Tours de la même période, avec les mêmes protagonistes, ont été passionnants. Il peut y avoir des étapes à 45 de moyenne d'un ennui profond. Et d'autres, plus lentes, mais plus rythmées. On ne choisit pas de s'ennuyer. Or, je me suis effectivement ennuyé le plus souvent lors de ce Tour. J'aurais préféré me régaler. Ce n'est pas un jugement, c'est du ressenti.
Le triomphe de Wiggins, c'est celui de la raison, pas de la passion. Le vainqueur a toujours raison et sa place au sommet de la hiérarchie prouve que Wiggins n'avait pas besoin d'offrir davantage pour gagner. Mais pour emballer le public et marquer durablement les esprits, si. De sa victoire, au-delà d'une ligne dans un palmarès, l'Histoire risque de ne pas retenir grand-chose. Dommage pour lui. Tant pis pour nous, aussi: sa méthode, fut-elle gagnante, aura porté en elle les fruits de notre ennui.
Laurent VERGNE























