Henri le fou

Henri le fou
Par Eurosport

Le 29/11/2011 à 23:20Mis à jour Le 18/11/2014 à 13:29

Suite de notre dossier sur la finale de la Coupe Davis 1991. Gros plan sur le facteur X tricolore, Henri Leconte. Lui seul portait en lui ce grain de folie capable de rendre possible l'invraisemblable. Unique et inimitable, ainsi était Leconte, pour le pire parfois, pour le meilleur cette fois.

"Heureux soient les fêlés car ils laisseront passer la lumière." A croire que cette phrase de l'inimitable Michel Audiard a été écrite pour Henri Leconte. Oui, il fallait un fêlé comme Leconte pour que l'exploit de Lyon puisse prendre forme. Et il n'a jamais été aussi fêlé, donc aussi lumineux, qu'en cette finale de Coupe Davis 1991. Evidemment, Guy Forget, installé parmi les meilleurs joueurs du monde cette année-là, a été le pilier de cette campagne triomphale. L'homme de base. Mais même avec deux Forget, deux joueurs du Top 10, la France n'aurait peut-être pas battu les Américains. Il fallait autre chose. Un supplément d'âme. Une dose d'inconscience. Une folie créatrice. Seul Henri Leconte pouvait apporter cela.

C'est bien parce qu'ils étaient conscients de cela que Yannick Noah et Patrice Hagelauer ont décidé d'impliquer Leconte dans l'aventure, dès le soir de la demi-finale remportée face à la Yougoslavie. Il y avait pourtant quelque chose d'insensé dans cette idée. Faire appel à un joueur redescendu au-delà de la 150e place mondiale, à la rue physiquement avec un dos en vrac, qui n'avait gagné qu'un match en cinq mois (contre le Finlandais Juha Lemponen !) et le convaincre qu'il était l'homme de la situation, presque le sauveur de la patrie tennistique, on a fait plus cohérent comme système de pensée. Sauf avec Leconte. Avec lui, l’irrationnel peut faire office de logique. "Yannick sait comment je fonctionne, raconte-t-il. On s'est tellement joué, tellement affronté, tellement côtoyé, qu'il me connaissait par cœur. Il s'est dit 'Henri, si on lui dit qu'on l'aime et qu'on lui donne un but, il peut tout changer’. C'était un défi et j'avais besoin de ça, je ne fonctionnais que comme ça. Une fois lancé, je ne me posais plus de questions."

" J'avais un sentiment d'invincibilité"

La Coupe Davis est une épreuve de passion, plus que de raison. Elle a vocation à bousculer la hiérarchie, à rendre crédible ce qui ne le serait pas dans un autre contexte. Forget était la raison. Leconte la passion. Celle qui renverse les montagnes et vous fait croire à l'impossible. Comme lorsqu'il se pointe dans le vestiaire le vendredi. Juste avant d'affronter Pete Sampras. Juste après la défaite de Forget contre Agassi. L'ambiance est plombée. Il règne un climat de défaite. Mais Leconte réconforte tout le monde. La défaite de Guy ? Pas bien grave, car il va "mettre une branlée" à Sampras comme il le dit. De l'inconscience? Non. De la confiance. La certitude des fous.

Revenu de nulle part au prix d'une préparation de forçat, Riton a, il est vrai, débarqué à Lyon dans un état second. C’est un ressuscité. Deux mois plus tôt, il pouvait à peine marcher. Lors de la finale, il va voler. Sampras aussi. En éclats. "Dès la première balle, je sais qu'il va en prendre une, que je vais lui mettre une raclée, reprend le Nordiste. Je lui ai tout fait. La volée haute de revers que je lui sors... Ce jour-là, j'avais un sentiment d'invincibilité." Un moment de grâce, comme seul Leconte savait les produire dans sa génération. "A mon avis, quand tu jouais Leconte comme ça, je pense que ça devait être un peu compliqué, plaisante-t-il dans une saillie ‘à la Delon’. Ça fait partie des jours où tu as le sentiment de pouvoir faire tout ce que tu veux. Tout va réussir. Je faisais ce que je voulais de la balle, je la mettais là où j'avais envie de la mettre. J'étais comme un peintre avec son pinceau. C'est magique. " Ce match sera son chef d'oeuvre. Sa toile de maître.

Mais sa grande force tout au long de ce week-end aura été de maîtriser sa force créatrice. Transcendé, oui, il l'était, mais jamais il n'a senti l'évènement lui échapper. "J'ai toujours maîtrisé ce que je faisais, explique-t-il. Parfois, quand tu es survolté, et ça m'est souvent arrivé, le truc finit par t'échapper, sans que tu t'en rendes compte. Là, je contrôlais tout, c'est ça qui était fabuleux. J'ai vécu tout le week-end sur un nuage, mais j'étais complètement dans mon truc. " Parce que Leconte était unique, pour le meilleur et pour le pire, c'est bien lui qui avait les clés de cette aventure. Le triomphe de la folie sur la logique. "J'étais un atypique, conclut le gaucher. Je n'étais pas le gendre idéal. J'étais différent des autres. Oui, il fallait un peu de folie pour faire ce que j'ai fait, il fallait un fêlé comme moi. Cette finale, c'était un truc de fous."Un truc pour lui.

AFP

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